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Bulletin ararcheologique_Association_bretonne_1905-couvertureP. 203 à 248 du Comptes-rendus, procés-verbaux, mémoires - Archéologie - Agriculture de l'Association Bretonne

46_me Congrès tenu à Concarneau du 4 au 9 septembre 1905

L’archipel des Glénans s’aperçoit facilement à 15 kilomètres au sud de Concarneau. I1 est composé d’un groupe de petites îles, d’îlots et de roches isolées qui se découvrent en très grand nombre au moment des basses mers d’équinoxe (2m 65 au-dessous du niveau moyen de la mer). Les récifs, qui de tous côtés entourent cet archipel, en rendent les abords très dangereux..

Si, par suite d’un raz de marée ou de tout autre cataclysme, la mer descendait brusquement de 5 mètres au-dessous du niveau des plus fortes marées, les vagues en se retirant laisseraient voir, à la place du plateau sous-marin des Glénans, une île, figurée en pointillé sur la carte ci-jointe, qui aurait à, peu près les mêmes dimensions que Groix.

D’après une tradition rapportée par Elisée Reclus, ce plateau serait le reste d’une île détruite par la mer à une époque dont les hommes auraient gardé le souvenir. On peut en effet admettre, soit un affaissement lent et progressif du sol, soit, sous l’action des vagues, une désagrégation des roches, semblable à celle que nous voyons encore se passer de nos jours. I1 y a d’ailleurs analogie complète entre les roches granitiques des Glénans et celles de la côte entre Concarneau et Trévignon[1].

Une ancienne tradition mentionne l’existence d’un passage à pied sec entre l’île aux Moutons et le continent ; pourtant sur cette direction, la profondeur de la mer est actuellement de plus de 17 mètres.

Les auteurs qui se sont occupés des Glénans font varier, suivant leurs impressions, le nombre des îles de 5 à 20. Les principales ont pour nom, Saint-Nicolas relié à basse mer à Bananec, Drénec, Quignenec, le Loc’h. Guyotec et Penfret. Les cinq premières forment une rade, où les petits bâtiments trouvent un abri contre le mauvais temps, et qui a été baptisé de tous temps la Chambre. Un îlot, l’île Cigogne, qui en occupe le centre, a été fortifié au XVIIe siècle, pour surveiller le mouillage. Saint-Nicolas, Drénec, le Loc’h et Penfret sont habitées.

Dix-sept autres îlots ou rochers peuvent encore être mentionnés: les Pierres Noires, le Huic, le Gluet, Brunec, les Bluiniers, le plateau de Pladen, Castel Bras et Castel Bihan, Tallenduic, Karek-bras, Deuzerat, Brilimec, la Bombe, le Vieux Glénan, Ruolh, Menskey et Castel Bargain[2].

A 5 kilomètres au sud de l’ile du Loc’h émerge encore une pointe de rocher, la Jument du Loch, tristement célèbre dans l’histoire des naufrages.

Au nord nord-est des Glénans, à 5 kilomètres et demi de Saint-Nicolas et entourée de rochers, se trouve la petite île aux Moutons signalée par un phare que l’on voit à 16 kilomètres au sud-ouest de Concarneau.

Pendant longtemps, les Glénans n’ont été habités que d’une manière intermittente, mais d’après les vestiges qui subsistent, il est certain qu’elles ont été peuplées dès les temps préhistoriques. Le beau menhir de l’île aux Moutons, les dolmens en ruines .de Saint-Nicolas, les sépultures du Drénec, les coffres de l’île du Loc’h en sont la preuve.

Une découverte de deux amphores, remontant à l’époque gallo-romaine, a été faite, il y a deux ans, à Saint-Nicolas : l’une a été malheureusement brisée, l’autre est en ma possession. Des fragments d’amphore ont été également trouvés clans l’île aux Moutons, lors de la construction du phare.

Quand les Romains évacuèrent la Bretagne, puis quand les Normands commencèrent leurs incursions, la population des Glénans disparut probablement, et on en est réduit aux conjectures sur les événements qui purent s’y passer; car, durant plusieurs siècles, l’archipel des Glénans n’a été le théâtre d’aucun événement dont il soit fait mention dans les auteurs qui se sont occupés de l’histoire de la Bretagne. Ces îles cependant pouvaient servir de poste avancé à la forteresse de Concarneau, qui, il ne faut pas l’oublier, était encore au XVIe siècle, réputée avec Brest, Saint-Malo et Nantes, une des quatre grandes places fortes de Bretagne.

La carte la plus ancienne sur laquelle j’ai trouvé mention des Glénans figure dans l’Atlas de Pierre Vesconte[3] qui remonte à l’année 1318. L’échelle en est très petite, on y voit cependant au sud-ouest de la péninsule armoricaine, le port Concha et, au large, les îles Grana. Ces îles sont indiquées également sur la plupart des cartes postérieures, souvent avec la désignation : « entre Groïa et Penmark ». Il existe à la Bibliothèque Nationale, une grande carte sur parchemin de toute la Bretagne qui paraît remonter au commencement du XVIIe siècle. Elle semble fort exacte pour l’époque, cependant, par une erreur singulière, l’île de Groa est mise à la place de Glenan, vis-à-vis de Concarneau, et Glenan occupe la position de Groa.

Les Glénans appartenaient aux moines de Saint-Gildas, près Sarzeau, comme leur ayant été donnés, disaient-ils, par Grallon, Comte de Cornouaille, auquel ils attribuaient la fondation de leur abbaye. Mais cette prétention était mal fondée, car saint Gildas ne passa de la Grande-Bretagne en Armorique que vers 580, un siècle après la mort du Comte Grallon. La possession de ces îles leur était, il est vrai, reconnue par des chartes du XIe siècle, d’ailleurs peu authentiques, qui furent cependant confirmées en 1502, par la Duchesse Anne.

Il est certain que les îles de la côte sud de Bretagne ont été occupées et christianisées par des moines venant presque tous de la Grande-Bretagne. Ainsi, la grande île de Belle-Isle (Enez veur) appartenait encore en 1590 à l’abbaye de Quimperlé. L’abbaye de Rhuys, fondée par saint Gildas, était en 1789 propriétaire des îles de Houat et de Hœdic situées à 15 kilomètres au large de la côte du Morbihan. Sur la côte du Finistère, on peut supposer qu’un pareil apostolat a été exercé par saint Tudy, dont la vie est peu connue, mais qui est honoré à Loctudy, à File Tudy, et dans l’île de Groix.

Les Glénans étaient alors rattachés à Loctudy, mais aucun renseignement n’est parvenu jusqu’à nous sur les événements qui ont du survenir pendant plusieurs siècles. On sait seulement qu’en 818, tous les anciens monastères bretons durent, sur une injonction de Louis-le-Débonnaire, adopter la règle de saint Benoit.

Le Cartulaire de Quimper publié par M. le chanoine Peyron[4] nous apprend qu’en 1220, l’abbé de Saint-Gildas, Hervé, fut envoyé par ses religieux à Quimper pour soutenir, devant l’évêque Renaud, leurs droits sur l’église de Loctudy. Le 20 avril, il fut convenu par transaction, que, sur trois prébendes attachées à cette église, deux appartiendraient à l’évêque et la troisième à l’abbé. Mais quatre ans plus tard, en 1224, cette prébende leur fut enlevée par un traité, sorte de concordat intervenu entre l’Evêque de Quimper et Hervé du Pont (Pont-l’abbé). Dans ce traité, qui reçut l’approbation de l’Archevêque de Tours, l’Evêque et le Seigneur du Pont se désistaient de toutes réclamations sur leurs griefs respectifs. L’abbé de Saint-Gildas dut également renoncer à faire valoir les siennes, et il lui fut signifié par l’Evêque, que l’abbé et le couvent n’auraient plus aucun droit sur l’église de Loctudy et ses dépendances, qu’ils possédaient jusqu’au moment présent. Il était encore stipulé que, s’ils n’acceptaient pas la compensation qui leur était offerte, cette compensation, dont la valeur n’est pas indiquée, serait, pendant la durée du procès, accordée au clerc qui défendrait la cause de l’Evêque.

Les Glénans, qui dépendaient alors de Loctudy, furent, volontairement ou non, laissés en dehors de la décision épiscopale et continuèrent d’appartenir à l’abbaye de Rhuys.

La création d’un troisième prieuré sur ces îles, n’est pas certaine, cependant il est probable qu’il a existé, sous le vocable de Saint-Nicolas, nom qui est encore porté par une des îles principales de l’archipel. Ce nom, étranger à l’ancienne hagiographie bretonne, nous reporte au XIIIe siècle, époque à laquelle régnait une grande dévotion pour ce saint. La preuve s’en trouve dans le cartulaire de Quimper cité précédemment, où sont énumérées, à la date du 25 novembre 1228, les fondations faites, au profit des chanoines, curés (vicaires), diacres et sous-diacres de son chapitre, par l’évêque Renaud, au moment d’entreprendre le pèlerinage, alors très célèbre, de Saint-Nicolas de Bari, en Apulie.

En tous cas, à la fin du XVe siècle il ne restait plus aux Glénans de moines, ni même de constructions habitables. Un Aveu rendu au Roy par l’abbé de Saint-Gildas, le constate dans les termes suivants :

A tous ceux qui ces présentes verront, Antoine du Prat, Garde de la Prévoté de Paris, Salut :

Savoir faisons que par devant les notaires du Roy a comparu R. P. en Dieu, Mre Jean-Baptiste de Gadaigne, abbé commandataire de l’abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, en l’évêché de Vannes, lequel de son bon gré a advoué tenir du Roy notre souverain seigneur les choses ci-après :

.

En l’évêché de Cornouaille,

Déclare led. Sgr estre seigneur en fonds et propriété du tout des Ysles appelées de Glénan qui sont en nombre sept tant grandes que petites assises en la mer, avec leur appartenances et dépendances qui ont esté données à lad. abbaye par lad. antienne fondation et qui consistent en pasturages et sont inhabitées et sans aucun logis ny bastimens.

En cette ville de Paris, le XXIII Avril 1584.

S. CHANTEMERLE et LE CAMUS.

Il existe également aux Archives de la Loire-Inférieure deux aveux analogues rendus au Roy, l’un par l’abbé Michel Ferrand, en 1655, l’autre par l’abbé Emmanuel de Roquette, le27 août 1785.

Dans l’intervalle, en 1633, l’abbé Henri de Bruc avait afféagé, (loué) les îles des Glénans, qui ne lui rapportaient rien, au Sr Desbrosses, moyennant une rente annuelle de 40 livres tournois. Mais le contrat fut bientôt résilié, et il arriva que ces îles, ne fournissant plus aucun revenu, furent oubliées dans une énumération générale des biens de l’abbaye dressée en 1637.

Houat et Hœdic y figurent, mais la jouissance en paraissait assez précaire pour qu’il fût prévu au bail que le prix de la location sera réduit si le preneur en est privé. Cette clause prévoit les actes de pillage commis par les corsaires ennemis.

En 1651, après la réunion de l’abbaye à la Congrégation de Saint-Maur, il y eut une nouvelle tentative d’afféagement, décidée dès 1649 par l’abbé Michel Ferrand, en raison de l’état de délabrement des bâtiments.

Les Glénans trouvèrent pourtant un acquéreur en 1660: Nicolas Fouquet, le célèbre surintendant des Finances de Louis XIV, gouverneur de Belle-Isle, et de plusieurs places fortes de Bretagne eut la fantaisie de joindre à son domaine princier les îles de Houat, Hœdic et Glénans. Elles ne rapportaient guère en tout que 1500 livres, car à chaque déclaration de guerre elles étaient dévastées par l’ennemi. Cependant Fouquet offrit en échange la seigneurie de Coatcanton, en Melgven, comprenant : manoir, bois, domaines, moulins, avec droit de justice haute, basse et moyenne, et en outre la jouissance de droits honorifiques dans plusieurs églises et chapelles des environs de Rosporden. Les revenus annuels de cette terre s’élevaient à 3500 livres ; aussi les religieux acceptèrent-ils avec empressement cet échange très avantageux, qui fut approuvé par le supérieur général de la Congrégation. Toutefois il n’y put être donné suite, car, sur les entrefaites, Fouquet, perdu par son ambition démesurée, fut arrêté en 1661 et condamné â la prison perpétuelle. Le contrat passé avec les religieux fut annulé par un arrêt de février 1665, et la seigneurie de Coatcanton vendue à un parent du surintendant, Messire Christophe Fouquet, comte de Chalain, et à dame Marie du Boisguéhenneuc, son épouse.

Les Glénans restèrent ainsi la propriété de l’abbaye de Saint-Gildas.

En 1678, l’abbé Bertot demanda qu’il fut fait un partage en trois parts du revenir des biens de l’abbaye sur les bases suivantes; une part devait être pour lui, la seconde pour les religieux, la troisième, qui comprenait Houat, Hœdic et les Glénans, serait ajoutée à la première, afin de pourvoir aux charges de la maison.

En 1685, l’abbé Emmanuel de Roquette accepta ces bases (le partage, mais demanda en même temps à se décharger de l’administration des 1er et 3e lots, à condition de recevoir une rente de 4000 livres, payable par moitié à Noël et à la Saint-Jean. Par contre, il s’engageait à, supporter la moitié des pertes, en cas de descente des ennemis, Anglais, Espagnols, ou autres.

Au commencement du XVIIIe siècle, les Glénans se trouvaient encore inhabités d’après le témoignage du commandant Robelin. Dans le rapport de la visite qu’il fit en 1717, il s’exprime dans les termes suivants :

Sur l’île Saint-Nicolas, il y avait autrefois un hermite dont il reste encore une petite maison couverte en paille avec « un four, un jardin clos d’un bon mur, et un puits d’eau douce qui est très bonne. Depuis la paix[5] plusieurs particuliers de Concarneau y ont fait bâtir une grande presse pour y préparer les sardines, qui est un enclos de mur bâti en carré de 120 pieds de côté, fermé d’une grande porte, dans le dedans duquel sont adossés des appentis couverts de tuiles creuses. II y en a déjà la moitié de fait avec une « petite chapelle pouvant contenir 20 personnes, et des matériaux sur les lieux pour achever le reste.

Le Royer de la Sauvagère, qui refit en 1744 le plan des Glénans, nous apprend

que dès 1713 l’abbé de Saint-Gildas avait, moyennant le paiement d’une somme de 100 livres par an, afféagé ces ales au Sr Lheurter ou Lhérétère à qui s’étaient joints Yves Gouic, Kiven, Chapeaux et Villette qui avaient formé une compagnie à laquelle on assurait que le Roy Louis XIV avait accordé le privilège de franchise et un droit de percevoir 5 sols par tonneau de chaque barque qui y relâcherait, aux conditions d’y construire un fort à leurs dépens, mais cette compagnie se rompit par l’accident du feu qui consuma les presses vers 1735. Il n’y eut que le Sr Lhérétère qui s’y maintint. Il avait un jardin très bien cultivé et il ne l’abandonna que par la crainte des corsaires anglais qui y prennent poste dès le moment de chaque déclaration de guerre.

La dernière avait eu lieu en 1733.

En 1754, les Glénans devaient être de nouveau inhabités, car Le Royer de la Sauvagère, qui s’occupait alors d’un projet de fortification, proposait au Roy de rembourser aux Bénédictins, moyennant 2000 livres, la valeur en principal de ces îles, et il estimait qu’il serait possible de tirer profit de leurs produits pour les besoins de la garnison qu’il faudrait y installer. Le Roy prescrivit alors une enquête pour établir quel était le véritable propriétaire de l’archipel : l’abbaye établit ses droits et l’affaire n’eut pas de suite.

II parait bien extraordinaire que ces précédents n’aient pas été connus des commissaires des Domaines de Bretagne, qui, au détriment des légitimes propriétaires, afféagèrent en 1768 les îles des Glénans au Sr Landais de Clemeur, moyennant une rente de 300 livres, payable à la recette du Domaine de Concarneau.

Les religieux ne pouvaient tolérer cette usurpation, toutefois, pour des raisons restées inconnues, ce fut seulement le 21 novembre 1774 qu’ils assignèrent Landais, devant le siège royal de Quimper, pour se voir condamner à abandonner la possession des Glénans.

Landais transmit le 24 décembre suivant cette assignation au Sr Briant de Boisnielin, receveur des Domaines de Concarneau, en l’appelant en garantie. Ce dernier en référa au Directeur général du Domaine de Bretagne qui proposa un déclinatoire devant le siège royal de Quimper et demanda le renvoi de l’affaire au siège royal de Concarneau de qui relevait la paroisse de Fouesnant dont les Glénans font partie. La question paraissait urgente, car le Procureur des Bénédictins à Quimper « homme fort actif », dit-il, protestait contre ce déclinatoire et pressait vivement ses adversaires de répliquer.

Je n’ai pas trouvé trace de la sentence qui a dû être rendue, à moins que le Directeur des Domaines ne se soit désisté, ce qui est possible : en tous cas les droits de l’abbaye à la propriété des Glénans furent une fois de plus reconnus.

En 1791, les biens de l’Abbaye durent être vendus en raison des lois votées par l’Assemblée Nationale. Les archives du .Morbihan contiennent, entre autres, les actes de vente des îles de Houat et de Hœdic, mais aux archives du Finistère, il n’existe aucune mention d’une vente régulière des Glénans. On trouve seulement, à la date du 19 février 1791, l’acte de vente aux enchères d’une rente de 150 1ivres, due sur ces îles par le Sr Kernilis. La mise à prix avait été de 1153 livres et le Sieur Alain de Kernafflen de Kergos en fut déclaré adjudicataire moyennant une somme de 1500 livres.

Trois ans plus tard, Cambry, dans le récit de ses voyages dans le Finistère, nous apprend que les Glénans appartenaient au Sr K.... (Kergos d’après le commentateur). J’ignore par quelles suites de circonstances, cette propriété d’une rente de 150 livres sur le fonds s’est transformée en propriété du fonds lui-même.

L’archipel était encore la propriété de la même famille quand le cadastre fut établi ; il en sortit en 1837 seulement, et devint en 1870, la propriété d’une famille de Pont-l’Abbé qui possède actuellement à peu près 150 hectares sur une surface totale cadastrée de 154 hectares environ. Le surplus appartient à l’Etat pour ses établissements militaires et ses phares, et pour un hectare, situé dans l’île du Drénec, à un propriétaire de Quimper.

Nous avons à plusieurs reprises parlé des pirates dont les incursions empêchèrent si longtemps tout établissement durable aux Glénans.

Au huitième siècle, les Normands, après avoir saccagé les côtes de Bretagne, remontèrent les rivières, attaquèrent et prirent même quelquefois de grandes villes ; la Bretagne fut alors entièrement dévastée.

Quand ces envahisseurs se furent installés sur les pays conquis, la piraterie n’en continua pas moins. On voit cependant les ducs de Bretagne, à partir de Pierre Mauclerc, faire de sérieux efforts pour éloigner ces forbans qui arrivaient montés sur de véritables flottilles, et Jean IV, au XVe siècle, songea même à leur opposer une importante flotte pour protéger le commerce.

Au XVIe siècle, les pirates barbaresques vinrent chercher ,jusque dans l’Atlantique des rivages moins dévastés et moins bien gardés que ceux de la Méditerranée. En 1625, un pirate marocain descendit dans la Cornouaille anglaise et put reprendre la mer emmenant 200 prisonniers et un énorme butin. Cent ans plus tard, les croisières de ces forbans étaient encore signalées au cap Finistère et à Ouessant.

D’autre part, les guerres maritimes entre les nations Européennes donnèrent lieu à l’armement par des particuliers de navires qui, sous le nom de corsaires, pouvaient impunément ravager les côtes de l’ennemi, s’emparer de ses navires, ou les détruire. Ils faisaient souvent un butin considérable, car ils se montraient peu scrupuleux de s’enrichir aux dépens d’alliés, ou même de compatriotes.

Il existait bien quelques navires garde-côtes, mais ils n’étaient pas assez nombreux, leur action se montrait peu efficace, et ils arrivaient presque toujours trop tard. Voici, à ce sujet, une lettre curieuse adressée par Guy Autret[6] à son ami et correspondant Ch. d’Hozier, le célèbre généalogiste. Elle montre ce que pouvait faire, à l’occasion, l’initiative d’un simple gentilhomme.

Cette lettre a été publiée par M. de Rosmorduc avec d’autres lettres de Guy Autret, dans un ouvrage tiré à un très petit nombre d’exemplaires, et qui n’a pas été mis dans le commerce. Je crois donc intéressant de la reproduire.

A Lésergué, ce 22 Avril 1648.

Monsieur et cher Confrère,

Je vous diray pour nouvelles plue neuf. ou dix .vesseaux pirates espagnols et biscaïens infestent nos costes maritimes depuis 4 à 5 mois, ont prins de nos bouques marchandes et déprédé plus de 50 navires, sans que les vesseaux garde-costes entretenus du Roy y aye doné auceun ordres. Ses pirates en nombre de 9 auaient leur retraite en vne isle nomée Glelan située à 3 lieues de la terre ferme deuant les ambouchures de Conquerneau et de Benodet et la coste de Cornouaille. Messire René Barbier, marquis de Kerian que vous cognoessès à mon aduis, estant en diuorse depuis six ans aveq la dame de Mesarnou sa fame, s’est aduisé depuit deux ans pour faire passer sa mélancolie, de faire bastir un grand vesseau, qu’il a bien armé aveq une patache, aveq lesquels il tient souvent la mer et done la chasse aux pirates et ayant eu aduis de ces 9 pirates, il partit de la coste de Léon la semaine de Pasques, double les pointes du Conquet et du Ras, done aveq hardiesse sur ses pirates qu’il trouue à l’ancre du haut de ceste isle, coule trois de leurs vesseaux à fond, en prend trois autres et done la chasse au reste, de forme qu’aveq un vesseau, à la vérité plus grand et mieux armé que ceux de l’ennemi, il a gaigné une petite bataille ; les marchans de tous nos haures ont député vers lui, l’ont envoyé remercier, et lui ont fait rendre des viures et des vins en abondance.

L’on m’a dit que ceste victoere a telement grossi le courage de ce marquis, qu’il parle desia d’ataquer la flote des Indes, néamoins raillerie à part. Cest essait mérite louanges et quatre lignes de gazetes.

Je suis et seray toute ma vie, mon cher confrère, votre très humble et obéissant serbiteur.

MISSIRIEN

Il ne semble pas qu’au XVIIe siècle, il ait été pris de mesures efficaces pour écarter les pirates.

En 1675, la flotte de l’Amiral Hollandais, Ruyter, croisait sur les côtes de Bretagne ; sa présence au large se trouve confirmée par ce fait qu’un de ses navires put recueillir quelques-uns des chefs de la révolte du papier timbré, qui échappèrent ainsi au supplice qui les menaçait, car, plus coupables que les paysans qu’ils avaient soulevés, ils devaient craindre de ne pas être amnistiés.

A partir du XVIIe siècle, on trouve dans les documents de cette époque et dans les registres de l’Amirauté, des mentions nombreuses de naufrages et accidents de mer survenus aux Glénans. Il serait long et fastidieux de les énumérer et décrire. J’en citerai deux seulement en raison du contraste entre la conduite des habitants dans ces deux cas vis-à vis du naufragé.

En 1732, un navire hollandais d’environ cent tonneaux, toucha sur les rochers au sud des Glénans; deux hommes furent noyés, le capitaine et deux matelots purent en nageant atteindre les îles, ils étaient à bout de forces et entièrement nus. Le navire vint plus tard à la côte et les pêcheurs s’emparèrent de tout ce qu’ils purent enlever, vêtements ou provisions, et il fallut l’intervention de la femme du fermier des Glénans pour obtenir qu’il fût laissé aux naufragés un simple suroit. L’Amirauté prévenue fit faire une enquête, mais celle-ci fut particulièrement laborieuse, elle dura plusieurs mois et forme un dossier très volumineux. Tous les individus convaincus d’avoir recueilli une partie des épaves durent en rembourser la valeur au Domaine royal, qui, je crois même, réclama le prix des vêtements abandonnés aux naufragés.

Dans une autre circonstance, il s’agissait d’un navire à destination de Greenock (Ecosse), naufragé dans les parages des Glénans. Le capitaine du nom d’Hamilton qui s’était sauvé à la nage, déclara dans l’enquête avoir été parfaitement traité par les pêcheurs qui l’avaient recueilli en pleine mer, transporté chez eux, réchauffé et habillé, pendant que l’on faisait sécher ses habits.

La question de l’espionnage fut également une cause de préoccupations pour les habitants du littoral. J’ai trouvé aux archives de la Guerre (section historique), les deux lettres suivantes.

Voici la première, adressée sans doute au Maréchal de Château-Renaud, récemment nommé gouverneur de Bretagne.

A Moro, près Concarneau, le 2 May 1704.

Monsieur, le Sieur Villien,

Permetté moy s’il vous plait de vou donner un advis de très grandes consequences qui est qu’une ville appelée Concarneaux, fort recommandable, tant par sa force que par sa situation, dont M. de Vauban en scait la valeur, est menacée par les ennemis et par rapport à ce que j’ay l’honneur de vous mander, il y a quelques jours un batiment relacha dans le bassin de lad : place soubz prétexte de se reposer, y resta trois jours. C’estoit un espion qui venait reconnaître la forteresse, il s’en retourna et mesme j’ai appris qu’un matelot, qui scait connoistre l’endroit pour entrer, est party pour aller joindre led : espion soubz prétexte d’alter avec les autres matelots qui sont à Brest. II y a plusieurs coursiers (corsaires) dans cette mere. Il est vrai que la flote qui alait à Brest fut ataquée jeudy 4e d’apvril aux isles des Glenans qui sont à 4 lieux en veû de lad : place, ou nos gens se défendirent vigoureusement et prirent un flessingois. Il y a six mois que M. le gouverneur est absent et que le cannon n’est point en estat. La place estant presque dégarnie, si les ennemis s’en rendaient les maistres, toutte la Brettagne serait perdue. Si vous jugez à propos j’auray l’avantage de vous donner advis de tout ce que je pourrai descouvrir.

J’attendrai l’honneur de vos commandemens en vous priant d’être persuadé que je suis avec un profond respect.

Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

S. VILLIEN.

A la suite de cette plainte, le Maréchal de Château-Renaud annonça l’intention de visiter la côte entre Benodet et Concarneau.

La seconde lettre datée de 1709 ne porte pas le nom du destinataire. Elle est écrite par M. de Penanjeun (de Kerguélen).

Vous devez en donner avis à

M. le Mail de Chateaurenaud

Monseigneur

L’honneur que j’ai eu de servir vingt années sa Majesté, d’en avoir des pensions, la croix de Saint-Louis, celui que j’ai d’être commandant de la noblesse de l’évêché, le sermant de fidélité que j’ai pretté entre les mains du Roy et des vostres, Monseigneur, m’oblige à vous doner avis que le port de Benodet est très mal gardé, qu’il vient tous les jours des battaux pecheurs se rendant à Quimper qui y acheptent des blets, du pain et des provisions qu’ils vendent aux grenesiens (Guernesiais) et cela de nuit et de jour. Il parait, Monseigneur, qu’il seroit à propos de faire aborder au fort tous les bataux entrant et sortant. Comme se sont quatre ou cinq péïsants des paroisses voisines mal disciplinés qui montent à leur tour cette garde, si sa Majesté le juge à propos, j’aurez le soin d’en faire la visite toutes les semaines et de remédier à ce désordre, sans en atteindre aucune rétribution que l’honneur de vous en rendre compte, et de marquer par là à votre Grandeur le zèlle que je conserverai toujours pour les intérêts du Roy. J’ay l’honneur d’être avec un très grand respect,

Monseigneur,

Votre très humble et très. obéissant serviteur,

DE PENANJEUN,

Lt grand bailly de Quimper.

Quimper, ce 12e May 1709.

J’ai déjà dit qu’après le traité d’Utrecht, en 1713, les moines de Saint-Gildas escomptant un long avenir de paix avaient cherché de nouveau à tirer parti des Glénans. Malheureusement, les corsaires avaient reconnu que cet archipel contenait de bons havres, où leurs barques pouvaient se mettre à couvert par tous les vents, et y séjournaient sans être vus de la côte, ni du large. Ils connaissaient les passes et les écueils aussi bien que les pêcheurs français, et avaient fait à plusieurs reprises des établissements où ils s’installaient à demeure. De là, ils surveillaient les côtes depuis Groix jusqu’à Penmarc’h. Ils se tenaient cachés et fondaient à l’improviste sur toutes les barques qui sortaient du port de Concarneau, ou des rivières de Quimper et de Quimperlé, ils pillaient également celles qui faisaient entre Nantes, le Port-Louis et Brest, un cabotage d’une grande importance pour alimenter ce dernier port en temps de guerre. Ces corsaires causèrent ainsi un « tort immense au commerce et à la pêche, et enlevèrent un grand nombre de matelots à la marine du Roy.

Vauban, qui avait fait à la fin du XVIIe siècle l’inspection des côtes de Bretagne, s’arrêta à Concarneau en 1694 et y fit établir des batteries, mais il ne parait pas s’être occupé de fortifier les Glénans.

C’est seulement au XVIIIe siècle que les autorités maritimes se préoccupèrent de mettre fin aux incursions des pirates, ainsi que le montre une note datée du 20 juin 1717, non signée, mais émanant certainement du commandant Robelin, ingénieur au Port-Louis, cité précédemment, qui venait de faire une étude sérieuse de tout l’archipel et proposait l’établissement d’un fort dans la petite île Cigogne. Le Maréchal de Montesquiou, à qui cette note était adressée, l’envoya au Ministre avec l’annotation suivante :

Vu et examiné le présent mémoire. Je crois que cela mérite attention. Quand on ne ferait qu’un petit fort à y tenir un corps de garde de dix à douze hommes, il empêcherait dans les temps de guerre que des corsaires viennent se mettre à l’abri, puisque ce corps de garde par des signaux avertirait la côte qu’il y a des corsaires cachés. C’est a S. A. S. et au Conseil de la Marine d’en faire leur réflexion.

Quimper, 20 Juin 1717.

La réponse ne se fit pas attendre, et, à la suite d’une délibération du Conseil en date du 4 juillet, des instructions furent données à Robelin. Le plan de l’archipel qu’il s’occupa immédiatement de lever est assez exact pour chaque île en particulier, mais très fautif, quant à leurs positions respectives. Bobelin y joignit le 29 octobre 1717 une note destinée aux navires voulant mouiller dans l’archipel.

Aucune suite ne fut donnée à cette étude, pendant prés de vingt ans. En 1744 seulement, on trouve un projet de La Ferrière de Vincelles, officier, prisonnier sur parole, qui se déclare prêt à s’installer aux Glénans pour les défendre contre les corsaires Jersiais et Grénésiais. Il demande seulement six petites pièces de canon, et une bonne chaloupe armée de quatre pierriers, et s’engagerait par ailleurs à ne pas quitter les îles pendant toute la durée de la guerre.

Le 6 septembre 1715, M. de Marolles présenta un nouveau projet assez bien étudié, où il démontrait l’inutilité d’une seule batterie contre un ennemi qui voudrait débarquer. II faudrait, d’après lui, une tour et une enceinte crénelée contenant des logements pour 160, peut-être même 200 hommes, et il se demandait si le Ministre voudrait approuver cette dépense qu’il estime 55.000 livres. Incidemment, il signale l’utilité d’un feu de bois qui serait allumé six mois de l’année sur l’île Penfret.

Quelques années plus tard, en 1754, en prévision d’une guerre qui ne devait pas tarder à éclater, le duc d’Aiguillon récemment nommé Gouverneur de Bretagne, reçut du Ministre de la Marine, Machault d’Arnouville, des instructions précises pour s’occuper de la défense des côtes. En ce qui concerne les Glénans, tous les avis exprimés jusqu’alors étaient favorables à l’établissement d’un fort dans l’île Cigogne, quand le Chevalier Des Roches, en réponse à une lettre du Ministre de la Marine, émit un avis différent dans un mémoire très remarquable que sa longueur seule m’a empêché de reproduire in-extenso[7].

Après avoir exposé la question sous ses différents points de vue, il arrive à la conclusion suivante

Je crois n’avoir omis aucun des inconvénients qu’on peut imputer aux îles des Glénans dans leur état actuel, avoir prouvé que de ces inconvénients plusieurs sont imaginaires et que la Marine seule peut pourvoir aux autres, et je crois, en conséquence, être en droit de conclure qu’il serait au moins inutile d’élever un fort sur File Cigogne.

Le Chevalier des Roches ajoutait même que si les corsaires prenaient Cigogne et s’y installaient, il faudrait une armée navale pour les en chasser. Cet avis fut combattu par Le Royer de la Sauvagère qui présenta, deux mois plus tard, son projet du fort de l’île Cigogne, dont il évalua la dépense à 200.000 livres. Ce projet, reconnaît-il, est combattu par les officiers de la Marine de Brest a pleins d’ardeur à se rendre utiles, mais alors il faudrait deux frégates coûtant chacune 30.000 livres pendant toute la durée de la guerre….. et un coup de vent peut les éloigner.

En présence de ces avis contradictoires, le duc d’Aiguillon voulut examiner la question personnellement. Un nouveau plan de l’archipel, plus exact que les précédents, avait été dressé par Villeminot (2 juillet 1755) et, dès le 26 juillet suivant, le duc s’embarqua pour les Glénans. D’après son itinéraire, qui a été conservé, son navire mouilla successivement aux points suivants : Penfret, le Loc’h (nord-ouest et sud-est), Cigogne, Bananec, Saint-Nicolas et enfin dans la Chambre.

L’établissement d’un fort à l’île Cigogne fut alors définitivement adopté, et de nouveaux projets furent demandés aux ingénieurs.

Celui de Frézier, Directeur des fortifications de Bretagne, comprenait une tour avec une enceinte bastionnée. Le projet de La Sauvagère consistait en batteries circulaires superposées occupant toute la surface de l’île. Cet Ingénieur proposa en même temps l’établissement d’une batterie circulaire au nord-nord-est de l’île Penfret.

Voici, d’après La Sauvagère, l’extrait d’une estimation générale des dépenses à faire, pour la défense des côtes aux abords de Concarneau.

Begmeil, batterie ......................................... 8.106l 3e 3d

Ile Cigogne, batteries circulaires(haute

 et basse ......................................................

247.782 4 10
Penfret, pointe-nord, batterie circulaire et retranchements ........................................... 39.216 17 6
Plateforme sur une des tours de Concarneau pour y placer 4 pièces de canon ......... 1.270 6 8

En ce qui concerne le fort Cigogne, le projet, après avoir subi des réductions qui ramenaient le chiffre de la dépense à 115.0001, fut approuvé, ainsi que cela résulte d’une lettre, en date du 4 mai 1750, dans laquelle le Duc d’Aiguillon donne au Ministre quelques détails sur le commencement des travaux. Voici cette lettre :

Quimper, le 4 Mai 1756..

ILES DES GLÉNANS

Fort ordonné dans l’île

LE DUC D’AIGUILLON,

Les Glénans, Monsieur, sont un assemblage de plusieurs petites îles et de roches qui forment de bons havres pour les barques, où les corsaires peuvent être à couvert de tous les vents et s’y tenir sans être vus de la côte. Ils y avaient fait un établissement pendant la dernière guerre, d’où ils couraient sur toutes les barques qui sortaient des rivières de Quimper, Quimperlé, du port de Concarneau, etc., etc., et sur celles qui faisaient le cabotage de Brest au Port-Louis et à Nantes. Ils firent un tort immense au commerce, à la pêche, et enlevèrent une quantité prodigieuse de matelots. Parmi ces îles, il n’y en a que trois qui aient quelque consistance, les autres n’étant que des rochers un peu étendus. La plus considérable est celle du Loc, mais elle est presque entièrement occupée par un étang d’eau saumâtre, et tout le reste est fort marécageux. L’île de Penfret a un terrain moins aquatique et qui pourrait produire, s’il était cultivé ; le mouillage y est fort bon dans la partie de l’est, mais, comme elle est un peu éloignée dans le sud des autres îles, sa position n’est pas aussi avantageuse. Celle de l’île Saint-Nicolas est beaucoup plus favorable : outre qu’elle est plus près de Concarneau, dont elle n’est éloignée que de trois lieues et demie, c’est elle qui, avec l’île de Cigogne, forme le port des Glénans qu’on appelle Chambre, où on entre à tout vent, et où on peut échouer sans aucun danger quelque temps qu’il fasse. Cet asile est d’un grand secours pour toutes les barques de pêche et de cabotage, soit qu’elles se trouvent assaillies d’une tempête, qui les empêche de gagner les ports de la Grande terre, soit qu’elles ne veuillent pas s’y affaler pour pouvoir continuer leur route plus aisément lorsque l’orage est passé. Le fort que vous avez ordonné de construire sur l’île Cigogne leur assurera cet abri, dont les corsaires se seraient bientôt emparé, sans cette protection.

La Cigogne est d’autant plus favorable à ces établissements qu’elle est très élevée, et domine sur toutes les autres îles, et principalement sur la Chambre, dont elle bat les deux entrées à, la portée du fusil. D’ailleurs, c’est un rocher vif dont le fort embrassera toute la circonférence, et dont les approches seront par conséquent impossibles. On ne pourra l’attaquer qu’en établissant des batteries sur l’île Saint-Nicolas, ce qui serait une opération longue et difficile, et, en supposant la brèche faite et praticable, on ne pourrait y arriver qu’en traversant à découvert un bras de mer dans lequel il reste même à basse mer deux ou trois pieds d’eau, dans une étendue de 400 toises, dans la partie la plus étroite. Je ne pense donc pas que ce fort puisse jamais être attaqué avec succès, et je suis persuadé que le commerce, le cabotage et la pêche en retireront de grands avantages; mais je crains que les Anglais, qui les connaissent aussi bien que nous, ne nous donnent pas le temps de le mettre en état de défense, quelque diligence que nous puissions apporter à son exécution. J’ai pris toutes les précautions convenables pour l’assurer au moyen du détachement que je fais passer dans l’île Saint-Nicolas, et je suis très persuadé que les corsaires, quelque nombreux et hardis qu’ils puissent être, n’oseront pas l’attaquer; mais, si les grands préparatifs que les Anglais font depuis si longtemps dans leurs ports ont pour objet quelque partie de la Bretagne, ils ne manqueront pas de commencer par s’emparer de ces îles, et, quelque ferme que soit l’officier que j’y place, quelque bien retranché qu’il soit, il n’est pas possible de se flatter qu’avec 50 hommes il puisse résister aux forces d’une escadre nombreuse qui aura résolu décisivement de le prendre. Il me semble que c’est le cas où, pour la certitude d’un grand bien, il faut risquer l’incertitude d’un petit mal.

J’ai l’honneur de vous envoyer le projet du fort que nous avons adapté à la forme de l’île et qui me paraît remplir toutes les vues de défense de protection et de commodité qu’on peut avoir ; on l’exécutera si vous l’approuvez. La dépense excède de 12.5011 2s 10d celle que vous avez fixée, mais, comme on peut retrancher certains articles, qui ne sont que de commodité et peuvent par conséquent se différer, il n’y aura que 3.601l 3s 5d à ajouter à la somme que vous avez déterminée, et on les prendra, si vous l’approuvez, sur les 63.072 livres affectées au rétablissement des batteries. Le local n’a pas permis qu’on diminuât la capacité du fort, étant indispensable d’embrasser toute l’île, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le faire observer. D’ailleurs, la construction des barriques pour loger la troupe emporte une somme de 1.500 livres, qu’il n’est pas possible de retrancher.

Je vous supplie d’ordonner à M. de Morogues d’envoyer incessamment sur ces îles 4 pièces de canon de 22 et 2 de 8 avec leurs affûts, armement et munitions, afin que le détachement puisse s’y établir et être en état de s’y défendre et de protéger les ouvriers. Il n’est pas moins nécessaire que vous ayez la bonté d’ordonner à M. Hocquart d’affecter une chaloupe au service de ce poste, tant pour les besoins qu’il peut avoir dans la grande terre que pour faire passer soir et matin les ouvriers de l’île Saint-Nicolas, où ils logeront, à l’île Cigogne où ils travailleront, et les soldats qui les escorteront. J’ai écrit à M. de Conflans pour le prier de faire croiser une frégate dans cette partie, pour protéger les ouvriers, jusqu’à ce que l’établissement des troupes soit fait, et que les canons soient arrivés. Cette protection est d’autant plus nécessaire, qu’il y a paru un corsaire depuis quelques jours qui a fait deux prises assez considérables. Mais elle sera bientôt inutile, si les canons ne tardent pas à arriver, les baraques étant déjà fort avancées.

Vous connaissez, Monsieur, mon respectueux attachement pour vous.

LE DUC D’AIGUILLON.

Les travaux du fort Cigogne furent en effet commencés, mais ils se trouvèrent brusquement interrompus au bout de deux ans, car, à l’approche de la flotte anglaise, tous les ouvriers s’enfuirent. En 1768, les travaux n’avaient pas été repris, bien que les pièces de canons demandées eussent été envoyées, et qu’il y eût pour les servir cinq canonniers, dont « un maître », fournis par les bataillons gardes-côtes.

Pendant cette période, la garnison était assez nombreuse et avait son aumônier, ainsi que le démontrent plusieurs actes de décès inscrits sur les registres de la paroisse de Fouesnant, dont dépendaient les Glénans.

L’an 1758, le 24 novembre, j’ai enregistré l’inhumation faite à l’île Saint-Nicolas des Glenans par Missire François Guillou, aumônier du Roy, de deus corps morts jetés par les flots de la mer à la côte des îles de Glenans et qu’on croit provenir du naufrage de la barque ou chasse marée la Sainte Anne, dont estait maitre Clément Guillotin de la paroisse d’Arzon, Evêche de Vannes, suivant la reconnaissance faite par le Sr Beriet, commis aux devoirs et Rochedreux, canonnier, et demeurera la lettre dudit St. Guillou d’attache au présent enregistrement, la dite inhumation faite aux Glénans le 1er octobre de la présente année.

Signé : PERROT, Recteur de Fouesnant.

Le 16 mars 1760, le corps de Charles Duchemin, fils de .Jean-Baptiste Duchemin, et de Marie-Marguerite du Bois, pare : de Saint-Pierre-de-Chaillot, faubourg de la Conférence, de Paris, soldat de la Compagnie de M. de la Roche, capitaine au régiment de Chartres-infanterie, décédé aux Iles de Glenans, a été inhumé dans l’île Saint-Nicolas par Missire Guillon, aumonier de la garnison aux dites Iles, le 3e jour du mois de mars, suivant le certificat qui nous a été envoyé pour faire l’enregistrement sur le registre des sépultures de la paroisse de Fouesnant, ledit certificat signé dudit sieur Guillon, de Larseur, Lieutenant audit régiment et de Faunis, chirurgien, qui demeure d’attache aux present. Enregistré par nous, ce jour de mars 1760.

Signé : PERROT, Rr de Fouesnant.

Quelques mois plus tard, le 21 ,juin 1760, le même registre mentionne la mort de deux grenadiers du régiment d’Ailly, compagnie de Faloir, noyés par accident aux environs des Iles de Glénans. L’acte est signé par l’aumônier en présence du capitaine de la Grasserie et des lieutenants Lesparre et Leaurepos.

Le 27 février 1761, le registre mentionne le décès de deux soldats du régiment de Lorraine, compagnie Thomas.

Ce sont les seuls actes que j’ai pu découvrir concernant les Glénans.

Après le funeste traité de paix de 1763, l’achèvement des fortifications des Glénans fut perdu de vue, et il sembla possible de reprendre les tentatives précédemment faites pour mettre ces îles en valeur. C’est alors que le Sr Landais circonvint l’administration des domaines de la Bretagne à Concarneau et obtint, en 1768, comme on l’a vu précédemment, l’afféagement des Glénans dans des conditions absolument irrégulières. A peine installé, il se plaint de l’envahissement de ses nouvelles propriétés, et envoie des protestations d’une part contre le surveillant des travaux qui, dit-il, s’en considérait comme le maître, d’autre part, contre l’entrepreneur du fort qui avait ouvert de nouvelles carrières. Dans un rapport sur ces réclamations, il est rappelé que les ouvriers employés aux travaux du fort Cigogne ne trouvaient dans cet îlot rien de ce qui leur était nécessaire, et qu’ils devaient venir chercher à Saint-Nicolas leur eau, toutes leurs provisions et un gîte. C’était pour eux que le duc d’Aiguillon avait fait construire des barraques ayant coûté six mille livres. Le surveillant des travaux, également forcé de se loger à Saint-Nicolas, cultivait quelques lopins de terre sans importance. Les réclamations de Landais, jugées mal fondées, ne furent pas accueillies.

En 1772, le commandant de la Rosière, chargé d’une reconnaissance générale des côtes de Bretagne entre la Normandie et le Poitou, a consacré aux Glénans, un chapitre qu’il est intéressant de reproduire[8] :

On appelle les Glénans, douze petites îles entremêlées et environnées d’une quantité de rochers dessus et dessous l’eau, qui sont à trois petites lieues au sud sud-est de la pointe de Mousterlin, dont l’étendue de l’est à l’ouest est de deux lieues et du sud au nord d’une lieue.

Quatre de ces îles : Saint-Nicolas, Drenec, Cigogne et Bananec, forment, un port appelé La Chambre, assez étendu pour contenir 30 navires, et ou le mouillage est excellent par deux brasses au plus. II y a une passe à l’est, et une à l’ouest, qui en facilitent la sortie à tous vents, et les bâtiments y sont d’autant mieux placés qu’ils ne sauraient être aperçus que lorsque l’on n’est plus à, portée de les éviter. Il est défendu par un fort construit sur l’île Cigogne qui répand son feu à l’est, au nord et à l’ouest, mais qui est encore imparfait, et sur lequel il n’y a que deux pièces de canon.

Il y a sur l’île Saint-Nicolas, qui couvre le port au sud, quelques bâtiments militaires, une chapelle et deux batteries, ensemble de six canons, pour la défense de deux petites anses de sable qu’elle a, l’une au nord, et l’autre au sud, et qui lui servent de port.

L’île de Penfret, la plus à l’est, est la plus grande et serait susceptible de quelque culture. On peut mouiller à l’est et au nord de celle-ci par 10-12 brasses. Un fortin y serait très bien placé et très utile pour la protection du cabotage et de la pêche. Il y a dans cette île un bon puits d’eau douce.

Celle de Lock, ou de l’Etang, la plus au sud et la plus grande après la précédente, a, au sud-ouest, une petite anse appelée Port-Sterval, où il reste à basse mer deux brasses d’eau et dont l’entrée est en partie défendue par le fort Cigogne. Il y a au milieu de cette isle un étang qui sèche quelquefois et un puits d’eau saumâtre. la partie du nord serait assez élevée pour mettre à couvert du feu de l’Isle Cigogne.

Entre les Glénans et la pointe de Mousterlin, est un gros rocher appelé l’Isle aux moutons, et au sud sud-est de ce dernier, le banc des Pourceaux qu’on laisse à gauche, lorsqu’on vient des Etocs de Penmarck, et qu’on passe en terre des Glénans. On peut passer entre ce banc et l’Isle aux Moutons, mais il faut beaucoup d’attention pour éviter les rochers.

A la suite de ce travail fait par la marine, M. de la Servinière, ingénieur en chef au Port-Louis, envoya en 1773, M. du Breuil, ingénieur sous ses ordres, faire l’inspection des travaux de défense des côtes et en rendre compte.

Les bâtiments, dit ce dernier, à propos du fort des Glénans, sont en assez bon état, et les couvertures solides, mais les portes, les fenêtres et les chassis ont été volés par les matelots. Il faudrait achever la citerne et y envoyer le gardien de Saint-Nicolas, qui y mange plus que ne valent tous effets du Roy, et, en un mot, s’occuper de finir ce fort dont la plus grande partie est terminée.

M. de la Serviniére se transporta à Saint-Nicolas, mais il reconnaît que pendant son séjour il ne lui fut possible d’aborder qu’une fois à l’île Cigogne. Il put cependant constater que la face de l’est et les deux bastions étaient dégradés et les pièces de canon culbutées. « La chapelle et le bout des casernes, auraient été emportés par la mer, qui a déjà mangé quatre toises, si le gardien n’avait fait un mur de pierres sèches pour les protéger. » A la suite de son inspection, cet ingénieur fit, à son tour, des propositions pour la mise en état du Fort Cigogne, mais, dans un mémoire fort détaillé, il reconnaît combien l’entretien en est difficile. « Les vaches des afféagistes passent partout, les matelots, qui abordent nuit et jour, en font autant, et tout est dans le plus grand désordre. De plus, le fort toujours abandonné, est toujours à refaire à la première guerre. »

En outre, l’afféagiste Landais, dont nous avons vu les plaintes au moment de son installation, fut mis en demeure de démolir des bâtiments construits trop près du fort, et qui en bornaient la vue, ayant créé des jardins entourés de murs, il vendait des légumes aux matelots très nombreux à l’époque de la pêche, et avait fini par s’associer avec un nommé Viau, ancien capitaine de vaisseau marchand, qui était venu s’installer là avec une douzaine de petits enfants.

Comme l’emplacement des bâtiments n’avait pas été soumis à l’approbation des ingénieurs, Viau fut obligé de prendre, vis-à-vis l’Etat, l’engagement de les démolir à première réquisition, et, comme il y avait mis tout son argent, sur les conseils de Landais, il devint furieux. Les rapports avec le surveillant n’en furent que plus difficiles, et ce dernier fut dénoncé comme faisant de la fraude, « c’était un vieux maréchal des lotis, honnête homme et fort considéré à Concarneau » et les commis assurèrent qu’il ne « fait aucune fraude », aussi ne fut-il donné aucune suite à la dénonciation.

Au mois de Mars 1780, la proposition de M. de la Servinière fut envoyée par le maréchal de Maillé à M. le Marquis d’Aubeterre, en indiquant subsidiairement une solution moins coûteuse. Au dossier figure une note de M. le Chevalier de Palys, ingénieur au Port-Louis, qui explique la situation au point de vue financier. II convient de la reproduire :

On a établi sur cette Ile (Cigogne), en 1756, un fort en maçonnerie pour cent hommes de garnison, avec casernes voisines à l’épreuve de la bombe, citerne, chapelle, etc.

ü      L’estimation de dépenses pour la construction était de ................  115.000

ü      Dans trois années qu’on y a travaillé, on y en a dépensé .............  75.000

ü      II restait donc à faire pour terminer cet ouvrage une dépense de  40.000

Depuis 1758 que ce fort a été discontinué, on y a volé toutes les portes et fenêtres, et on estime que leur remplacement, ainsi que la réparation des dégradations, que vingt-et-un ans d’abandon peuvent avoir produit, peuvent monter à dix mille livres; ainsi, pour mettre ce fort à l’état convenable à l’objet essentiel pour lequel il est fait, il en coûterait donc à peu près cinquante mille livres.

Si l’intention de la Cour est que ce fort soit rétabli, il est nécessaire qu’elle donne promptement des ordres à ce sujet, afin qu’on ait le temps de faire les approvisionnements convenables pour pouvoir y travailler dans la belle saison.

Le Chevalier de PALYS

M. d’Aubeterre répondit à M. de Maillé que la dépense à faire pour l’achèvement des travaux au fort Cigogne, semblait bien élevée et qu’il n’était pas possible de statuer sur le vu de devis faits depuis 21 ans, d’autant que, s’il était possible d’établir de nouveaux fonds, ils seraient beaucoup plus utilement employés à l’île de Bréhat. I1 ajoutait qu’il serait préférable d’adopter une autre combinaison indiquée par M. de Maillé, d’après laquelle il suffirait de mettre en batterie les quatre pièces qui existaient à l’île Cigogne, d’y rétablir le magasin à poudre, le corps de garde, en un mot, de former dans cette île un établissement pour un détachement de 21 hommes au plus. M. de Montbarey serait alors invité à y envoyer un poste de 25 hommes qui suffirait. L’envoi d’un mortier serait ajourné.

En l’absence de documents relatifs aux années suivantes, on ne peut faire que des conjectures sur l’état des défenses des Glénans. Il est probable qu’elles furent désorganisées, comme tous les autres services publics pendant les premières années de la République. Cependant il en subsistait quelques restes, car Cambry, qui dans le récit de son voyage en Bretagne en 1791, parle des Glénans, probablement sans y être allé, mentionne une garnison dont l’existence me parait fort problématique ; car tout semble indiquer que ces îles furent alors presque abandonnées.

Cette même année, le représentant du peuple, Nion[9], présenta, le 28 frimaire an III (8 décembre 1794), sur la situation des côtes Sud de Bretagne, un long mémoire dans lequel, à propos des Glénans, il se borne à insister sur la nécessité d’y construire plusieurs phares. Ce rapport fut renvoyé le 9 nivôse an III (23 janvier 1795) à la section de Législation.

D’autres propositions furent faites pour remédier à cet abandon, et une conférence se réunit pour les examiner en l’an IV. Elle mit en présence les divers services intéressés de la Guerre et de la Marine, mais la Marine réclama contre la part que s’attribuait la Guerre, et la conférence n’aboutit pas. Bref, rien ne fut décidé, bien que plusieurs projets de mise en état du fort eussent été présentés en 1796 et 1801.

Le Général du Génie Marescot raconte qu’étant, en 1802, en tournée d’inspection avec l’amiral de Rosily, il trouva le fort Cigogne fermé et sans garnison ; ils y pénétrèrent cependant sans la moindre difficulté en escaladant les clôtures. Cet abandon ne pouvait se prolonger, car il était facile de prévoir que la paix avec l’Angleterre, signée à Amiens en 1802, n’aurait qu’une durée éphémère, et, sous l’impulsion du premier Consul, les côtes de France se couvrirent de batteries. Il en fut établi deux à Benodet et à Saint-Gilles, sur la rive gauche de l’Odet, et sept dans la baie de Concarneau, à Begmeil, à Beuzec-Conq, à la Croix et au Fer-à-Cheval de Concarneau, à Lanriec-Cabellou, à la .Jument et à Trévignon en Trégunc.

Le 1er Vendémiaire an XI (24 Septembre 1802) l’armement du fort Cigogne consistait en un mortier de 10 pouces et huit canons en fer (3 de 24 et 5 de 16). Il y avait dans l’île, « corps de barde, poudrière, boulangerie, hôpital, citerne et gril à rougir les boulets ». Un gardien et une vigie y étaient installés, avec 25 hommes de garnison. Deux ans plus tard, le 1er Vendémiaire an XIII, la situation était la même, mais on réclamait le remplacement du gril par un fourneau à réverbère, « la poudrière renferme 3.000 kil. de poudre. » En 1809 et 1813, l’armement du fort Cigogne ne s’était pas modifié.

Pendant cette période, se place l’épisode du Vétéran, raconté en grand détail par Levot, et peut-être un peu dramatisé, si on se reporte à la relation officielle. C’était un vaisseau de 86 canons, tout neuf, commandé par le prince Jérôme Bonaparte, le plus jeune des frères de l’Empereur, à qui on avait adjoint un état-major de choix d’où sont sortis quatre amiraux[10]. Ce vaisseau se trouvant isolé et poursuivi par la flotte anglaise jusque sous la pointe de Begmeil, était, le 26 Août 1806, à la merci de l’ennemi. S’il ne voulait pas se laisser prendre, il n’avait qu’à se faire sauter, quand un simple marin de Concarneau, Furic[11], s’offrit à conduire le vaisseau à travers tous les écueils, et réussit à l’amener sous les murs de la ville auprès du bac de Lanriec dans une fosse où le vaisseau pouvait flotter à mer basse, à condition d’être maintenu par quatre amarres. II fut désarmé et on dut attendre près de deux ans avant de trouver une occasion favorable pour le ramener à Lorient. La côte avait été préalablement hérissée de canons et des feux allumés sur les roches les plus dangereuses ; il put ainsi échapper à la surveillance des croiseurs anglais.

A la suite de sa tournée en Bretagne, le général Marescot, dans un rapport daté de 1807, constate, à propos du fort Cigogne, que le mur est trop faible pour résister au canon. II faudrait, d’après lui, porter la garnison au chiffre de 120 à 150 hommes avec 10 à 12 bouches à feu, et, en tout, si on voulait armer trois batteries sur les autres îles, 250 hommes et une vingtaine de bouches à feu.

L’Empereur était partisan, pour la défense des côtes, de tours en maçonnerie à l’épreuve de la bombe et pourvus d’une forte artillerie. Il en aurait été, parait-il, construit deux à Quélern. En ce qui concerne les Glénans, la décision du 23 mars 1811, qui autorise une dépense totale de 60.000 francs, prévoit 35 000 francs pour la mise en état du fort Cigogne et 25.000 francs pour établir sur l’île Saint-Nicolas des batteries, ou une tour. On ne peut aujourd’hui identifier l’emplacement de cette tour, car il n’en reste aucune trace, et il est probable qu’elle n’a pas été construite, les ingénieurs ayant émis un avis défavorable.

En 1816, tous les forts et batteries de la côte ayant été désarmés, les officiers du génie furent invités à faire des propositions pour les dépenses d’entretien à prévoir dans leurs services, propositions qui devaient être soumises à la Commission de la défense des côtes. Leurs rapports, unanimes pour reconnaître l’absence d’utilité du fort Cigogne, insistent sur ce que, pendant la dernière guerre maritime, les Anglais avaient trouvé un bon mouillage derrière l’île Penfret, et s’y étaient maintenus constamment malgré le fort Cigogne, tandis que la garnison française, quelquefois bloquée pendant 15 jours de suite, s’était vue obligée de négocier avec l’ennemi une espèce de convention pour qu’il n’interceptât pas le passage des bateaux chargés de son approvisionnement, par contre, on ne tirait pas sur le mouillage de l’escadre anglaise, où les bombes ne pouvaient l’atteindre que par un tir d’ailleurs incertain. On avait même été forcé de fermer les yeux sur les communications de nos pêcheurs avec les bâtiments ennemis auxquels ils fournissaient quelques provisions fraîches pour avoir la liberté de pêcher tranquillement dans la baie[12].

La conclusion dés Ingénieurs était que la conservation du fort n’avait plus désormais aucun intérêt; mais, que, puisqu’il existait, il était toujours bon de le maintenir, ne fût-ce que pour gêner les mouvements de l’ennemi, s’il ne pouvait les arrêter totalement.

Toutefois, en 1817, il n’était point occupé et la garnison ne se composait que d’un seul gardien. Voici en quoi consistait alors cet ouvrage :

La forme du fort Cigogne est celle d’une redoute, dont les quatre faces sont courbes ; la face antérieure et une partie de la face gauche ont des parapets. Le reste est sans terrassement et n’est point terminé. Un pont-levis et des ponts dormants donnent entrée dans le fort dont la porte d’entrée est au fond d’un renfoncement demi-circulaire. La grande quantité d’îles et de rochers qui l’entourent, le rendent inaccessible à tout vaisseau de haut bord; des bâtiments légers peuvent seuls en approcher, mais les abords en sont dangereux quand on ne les connaît pas. Il est, en outre, presque impossible d’emporter cette petite forteresse de vive force, l’espace qui sépare l’enceinte de la mer est très étroit et d’un accès difficile, à cause des rochers escarpés et des varechs ou gouëmons qui l’entourent. On a proposé, autrefois, de couvrir la porte d’entrée par une demi-lune ; cet ouvrage parait à juste titre superflu. Ce serait un excès de précaution dont on peut se passer, et ce qui le prouve, c’est que l’ennemi n’a pu s’emparer de ce fort, et n’a même pas essayé malgré l’intérêt qu’il avait à s’en rendre maître.

Le fort Cigogne était pourvu de tous les établissements nécessaires. Des casemates à l’épreuve de la bombe étaient établies sous le massif du rempart, à droite et à gauche de la porte d’entrée, et sous une partie des faces contigües. Leurs façades donnaient sur la cour intérieure.

Ces casemates servaient de caserne pour une garnison de 100 hommes, de chambres pour les officiers, de magasin à poudre, de magasins aux vivres, de boulangerie et de cantine. A droite de l’entrée, deux autres chambres souterraines séparées par un mur de refend, servaient la première de prison et l’autre en arrière de cachot. À gauche, un bâtiment construit pour servir d’hôpital, est en assez bon état, à l’exception du plancher qui demande à être refait à neuf. Tous ces logements voûtés sont humides, il parait que les chapes n’ont pas été faites avec soin. La citerne se trouve en avant de l’hôpital ; elle est voûtée, à l’épreuve de la bombe, et peut contenir 288 000 litres d’eau, quantité suffisante pour la consommation de cent hommes pendant six mois.

Le magasin à poudre également voûté à l’épreuve de la bombe, pouvait recevoir 10.000 kilogrammes de poudre. Le plancher est vieux et est à changer.

En somme, les maçonneries du fort étaient généralement en bon état, sauf quelques infiltrations dans l’intérieur des casemates, dont la réparation fut ajournée.

La question de la défense des côtes restait toujours à l’ordre du jour. En ce qui concerne les Glénans, il existe au Ministère de la Guerre un mémoire de l’ingénieur Corréard[13] où se trouve indiquée la préoccupation du danger possible d’un séjour prolongé de l’ennemi au mouillage de Penfret, à l’abri du tir du fort Cigogne. Corréard estime qu’il serait impossible à la garnison du fort de résister à l’attaque d’un ennemi supérieur en force, tant en hommes qu’en bouches à feu. II indique que

pour une distance très éloignée, on pourrait employer, comme on l’a fait au siège de Cadix, à Toulon et à Oléron, les obusiers du système Villantroys[14].

La Commission, dite de la défense des côtes, constituée en 1818, s’occupa à plusieurs reprises des Glénans. Après avoir écarté le projet du général Marescot, qui voulait augmenter l’importance du fort Cigogne, elle fut cependant d’avis de le conserver, en demandant seulement qu’on améliorât le côté sud-ouest de l’enceinte et en signalant comme urgent l’entretien des casernements. La Commission par contre demanda l’établissement de redoutes dans chacune des trois îles de Saint-Nicolas, du Loc’h et de Penfret.

Après une étude plus attentive des localités, le Comité du Génie se borna, en 1825, à demander la construction d’un fortin à Penfret, proposition qui fut l’objet d’avis favorables de la Commission de défense des côtes en 1836 et 1841.

En 1840, l’horizon politique s’étant de nouveau obscurci, les vieux canons en fonte du fort Cigogne furent remplacés par quatre canons de 30, destinés à battre les principales passes de la Chambre. La Commission insista de nouveau sur l’urgence qu’il y avait à réparer et aérer les casernements, remplacer les charpentes pourries et rendre habitable les magasins et corps de garde. Ce fort, ainsi complété, pouvait battre les trois îles de Saint-Nicolas, du Loch et de Penfret à 800, 1.800 et 3.000 mètres de distance. A la suite de ces travaux, il a été l’objet d’un arrêté de classement (3e importance), le 10 août 1853, et à la suite de conférences mixtes, son armement fut augmenté en 1859 d’un mortier de côte de 32.

Mais, après la guerre de 1870-71, une nouvelle Commission s’occupa de la défense des côtes ; d’autres idées avaient prévalu et un grand nombre de petites places furent reconnues inutiles. Le fort Cigogne se trouva du nombre fut abandonné et finalement déclassé par la loi du 27 mai 1889.

Malgré les avis donnés par la Commission de défense des côtes, en 1825, rien n’avait été fait à Penfret quand les Ingénieurs des Ponts-et-Chaussées présentèrent en 1831 un projet de phare à la pointe sud de l’île. Le projet du fort sortit aussitôt des cartons du génie, des conférences mixtes s’ouvrirent et un accord s’établit entre les deux services sur les bases suivantes. Le fort devait être placé sur la pointe nord de l’île, qui en est le point le plus élevé, et, comme son tir aurait été gêné, si le phare avait été établi à la pointe sud, il fut décidé que le phare serait reporté dans la partie nord de Penfret, à l’emplacement même que devait occuper le fort. Le phare, dont la construction fut commencée immédiatement, eut son feu allumé le ler octobre 1838.

Quant au fort, il fallut la crise politique de 1840 pour en faire décider la construction. En 1841, la Commission émit l’avis qu’il y avait lieu d’occuper l’île Penfret ; 1° pour défendre le mouillage qui se trouve à l’est-nord-est ; 2° pour battre le bras de mer qui sépare les Glénans de Trévignon. Les travaux aussitôt commencés furent terminés en 1847. Le fort se composait d’un réduit et d’une batterie circulaire, placée à 50 mètres en avant du phare, il avait 50 mètres de longueur sur 40, et contenait des casernements et une très grande citerne.

Par une porte débouchant dans le fossé, il communiquait avec la batterie qui fut armée de 8 pièces, 3 canons de 30, 3 obusiers de 22 et deux mortiers de 30, dirigeant leurs feux, partie sur le mouillage, partie sur la pointe de Trévignon. La butte sur laquelle le phare avait été établi couvrait suffisamment ces ouvrages contre les feux directs du large.

Le fort de Penfret a été classé (2e importance) le 27 septembre 1861, mais il a été désarmé en 1873 et déclassé ainsi que le fort Cigogne, le 27 mai 1889, après une existence de quelques années. Le 9 mai 1891, tous les bâtiments, devenant de simples annexes du phare, ont été remis à l’administration des Travaux Publics.

Le récit fait par Cambry en 1791, de son Voyage dans le Finistère, dont il était alors administrateur[15], est la première description un peu détaillée que nous ayons des Glénans. Après avoir dit que les 50 hommes de garnison du fort Cigogne formaient alors toute la population de l’archipel, il en donne la description suivante qui est encore assez exacte aujourd’hui.

Le propriétaire des Génans pourrait, en temps de paix, en tirer un grand parti, il se contente d’y élever quelques bestiaux et d’y faire de la soude ; de grands troupeaux s’y nourriraient. On. y pourrait établir des presses et des magasins, saler, sécher une prodigieuse quantité de poissons, récolter les plus beaux froments, cultiver les meilleurs légumes, l’asperge y croit spontanément : une multitude de lapins vivaient sur ces îles il n’y a pas trente ans, on en trouve, mais en moins grande quantité. La cane royale, le plus bel oiseau de l’Europe, paraît naturel à ces îles.

Elles furent habitées jadis; des marins attestent avoir vu, à une demi-lieue clans l’ouest de l’île aux Moutons, un mur, une grande voûte faite de, main d’homme à 26 pieds de profondeur sous l’eau, on ne les aperçoit que dans les plus grands calmes. Dans l’étang de file du Loc’h, ils ont vu des pierres druidiques.

Cambry ne mentionne pas la tradition persistante dans le pays que l’archipel des Glénans formait autrefois une grande île : par contre il rapporte

qu’on allait jadis à pied sec de la pointe de Begmeil à l’île aux Moutons, une des îles des Glénans, séparée présentement par une grande lieue de mer, et par une profondeur de treize brasses d’eau.

Les premiers guides du voyageur dans le Finistère ne mentionnent pas les Glénans, et il faut arriver à M. Ardouin Dumazet pour trouver un auteur qui parle de cet archipel après l’avoir visité.

L’île Saint-Nicolas est, sinon la plus grande (sa surface cadastrée est de 17 hectares 31 ares), du moins la plus importante au point de vue de ses relations avec Concarneau, dont elle est la plus rapprochée.

On peut y accoster au nord, mais au sud le débarquement est facilité par une cale : une deuxième cale a été établie en 1881, pour la mise à l’eau du canot de sauvetage.

Saint-Nicolas ne forme en réalité qu’une seule île avec l’îlot Becguelec et Bananec, que l’on peut, au moment des basses mers, atteindre à pied sec. Il existe un grand bâtiment servant de cantine, une ferme, trois masures habitées par des pécheurs, et un hangar abritant le canot de sauvetage. Le sol de l’île est en partie cultivé, le reste est en pâturages. Trois

figuiers, s’appuyant sur un mur, sont les seuls arbres de tout l’archipel.

On voit encore la trace des batteries qui défendaient jadis au nord et à l’est les abords de l’île. Au nord également se trouvent deux sépultures (?) en forme de dolmen dont les chambres avaient près de trois mètres de longueur. La table de l’une a disparu, la table de l’autre s’est effondrée.

A la pointe de Becguelec, située à l’ouest, on voit les ruines d’une tour (?) ou d’un four à soude : c’est près de là qu’ont été trouvées deux amphores gallo-romaines. L’une, qui a été détruite, contenait « de la terre brûlée et un mauvais sou. » L’autre, qui est brisée à la hauteur du col, mesure encore 56 centimètres de hauteur ; le diamètre de la panse est de 26 centimètres. La pâte est plus fine et plus blanche que celle des poteries généralement rencontrées dans les tumulus[16].

Au nord, relié par un banc de sable toujours submergé, se trouve Brunec, petite île surnommée la Prison. C’est là, dit-on,. que les Anglais débarquèrent un jour quelques pêcheurs dont ils avaient saisi les barques chargées de vivres destinés au fort Cigogne. C’est également qui ce point que les barques françaises remettaient aux Anglais des vivres frais en vertu de la convention dont il a été parlé précédemment.

Tous les bâtiments élevés sur cette île appartiennent au même propriétaire, sauf le vivier construit par M. Halna du Frétay sur un terrain maritime qui lui avait été concédé personnellement. C’est un ouvrage considérable dont la dépense s’est élevée à près de cent mille francs. Il renferme des compartiments séparés, principalement destinés à la conservation des langoustes, où il est possible de faire varier le niveau de l’eau en suivant le mouvement de la marée.

A Bananec, située à l’ouest de Saint-Nicolas, on voit les restes d’une maison ; l’île tout entière est en landes ou en pâturages.

L’île Drénec est reliée à Saint-Nicolas par un passage qui n’est jamais recouvert aux basses mers que de quelques centimètres d’eau. II s’y trouve une ferme, un excellent puits, des pâturages et des terres de bonne qualité.

Au nord, on voit les ruines de deux sépultures (?). D’après la longueur des tables effondrées qui les recouvraient, l’une aurait mesuré quatre mètres de longueur, l’autre un peu plus.

Sur la petite île de Quignenec, il n’existe qu’une cabane servant d’abri aux ouvriers employés l’été à la récolte des varechs pour la fabrication de la soude.

Brilimec est un rocher inculte abandonné aux oiseaux de mer que l’on y voit réunis en très grand nombre. Au nord se trouve le rocher la Bombe, auquel les anciennes cartes donnent, sous le nom de Laon-Arhant, une étendue plus considérable.

Guyotec n’est pas habité et dépend de la ferme établie à Penfret. En raison de la bonne qualité de ses pâturages, le fermier y transporte son bétail en bateau.

Penfret, dont la surface est de plus de 39 hectares, pourrait par ses dimensions et son importance disputer le premier rang à Saint-Nicolas; toutes deux sont à peu près à la même distance de Concarneau.

C’est sur cette île qu’au XVIIIe siècle, M. de Marolles avait demandé l’établissement pendant six mois d’un feu de charbon pour signaler les écueils. Dans un rapport de frimaire an III, le représentant du peuple Nion réclamait un phare à la pointe sud de Penfret, car il n’en existait alors aucun entre Penmarc’h et la Loire. Beautemps-Beaupré proposa au contraire la pointe Pen-a-Mine, au nord-est de l’île, emplacement qui finalement fut adopté par la Commission des Phares en 1825, mais c’est seulement en 1836 que les travaux commencèrent. Le feu, allumé le 1er octobre 1838, est placé sur une tour carrée élevée de 36 mètres au-dessus du niveau des hautes mers d’équinoxe ; sa portée est actuellement de 36 kilomètres.

Ce phare, ainsi qu’il a été dit, se trouve au milieu d’un fort construit en 1812, classé en 1861, déclassé en 1889, et dont les bâtiments ont été remis au service des phares. Les maçonneries sont en bon état, et il y a une très grande citerne qui, si elle était nettoyée régulièrement, permettrait aux habitants de ne pas avoir recours à un puits dont l’eau est médiocre.

Il existe dans l’île une grande maison pour les gardiens du phare et une petite ferme. Au nord-ouest se trouve un mouillage et une petite cale fréquentée par les yachts de plaisance. A l’est, un autre mouillage par certains vents n’est plus tenable, et doit être abandonné. Une petite cheminée conservée, sert aux marins d’amer.

Au sud de Penfret, se dresse le sémaphore dont le guetteur est chargé d’un service de télégraphe. Un bateau de sauvetage existe dans l’île depuis 1897.

Il y a une carrière de granit exploitée d’une manière intermittente, qui peut fournir de bonnes pierres de taille pour les besoins des ports.

Aucune trace de monuments préhistoriques n’a été signalée jusqu’ici dans cette île.

La petite île Guiriden (ou Guirinzab, l’île aux Salles), se compose de deux parties rocheuses reliées par un banc de sable que la mer ronge sans cesse et qui est appelé à disparaître.

Il y a quelques années, un marin de Saint-Nicolas, nommé Bargain, trouva dans le sable un squelette d’homme (?) d’une dimension prodigieuse. Le fémur avait, d’après lui, dix centimètres de plus que celui d’un homme de grande taille. Ces ossements ont été enterrés à Saint-Nicolas, sans avoir été examinés, par aucune personne compétente.

L’île du Loc’h qui, d’après le cadastre, aurait une surface de 58 h. 50, se trouve la plus grande des Glénans, même en déduisant la surface très variable, (4 à 5 hectares au minimum), d’un étang qui occupe le centre de l’île et lui donne son nom. L’eau de cet étang est saumâtre et les bords marécageux n’évoquent guère le souvenir de la fée du Loc’h, dont la légende, fort embellie, est racontée par Emile Souvestre, dans le Foyer breton. Voici en quelques mots cette légende de la Groac’h de l’île du Loc’h, la cruelle fée des eaux des Glénans.

Jadis, dans le pays de Léon, vivaient Houarn et sa fiancée Bellah ; tous deux s’aimaient tendrement mais ne pouvaient se marier faute d’argent pour se mettre en ménage et acheter une petite vache et un pourceau maigre. La mort dans l’âme, Houarn un jour se résolut à tenter au loin la fortune et se mit en route avec deux reliques que lui donna sa fiancée, la clochette de saint Koledok qui sonne en cas de péril, et le couteau de saint Corentin qui détruit les maléfices. Bellah conserva le bâton magique de saint Vouga pour pouvoir rejoindre Houarn en cas de besoin.

Arrivé à Pont-Aven, le pauvre voyageur entendit parler de la Groac’h de l’île du Loc’h, plus riche que tous les rois réunis de la terre, car un courant diabolique lui apportait les trésors de tous les navires engloutis. bien des audacieux étaient partis à leur conquête, mais on n’avait jamais revu aucun de ces téméraires. Malgré tous les conseils, Houarn résolut d’aller s’en emparer et se fit conduire à l’île du Loch. Arrivé au bord de l’étang, qui en occupe le centre, il voit se balancer près du bord un bateau en forme de cygne ; il y monte, mais aussitôt la nacelle s’anime et entraîne l’imprudent au fond des eaux.

Sans trop savoir comment, le Léonard se trouva dans le palais merveilleux de la Groac’h ; la fée le reçut avec empressement et lui donna à boire cinq douzaines de gobelets d’excellent vin. Ces libations firent oublier au pauvre Houarn Bellah et ses serments, et il accepta avec joie l’offre de devenir l’époux de la Sirène. C’en était fait de son âme, quand, grâce au couteau de saint Corentin, un poisson qu’il allait découper, et qui venait d’être péché par la sorcière, l’avertit que, malgré sa forme, il n’était qu’un ancien fiancé de la fée, et que pareil sort l’attendait lui-même s’il demeurait dans ce palais. Houarn voulut fuir, mais la Groac’h le saisissant avec un filet magique, qu’elle portait toujours à sa ceinture, le transforma en grenouille.

Heureusement pour l’infidèle, à cet instant la clochette de saint Kolédok tinta jusqu’à Lannilis, et Bellah vola au secours de son fiancé ; grâce à son bâton magique elle parvint en quelques instants à l’étang enchanté. En route, sur les conseils d’une ancienne victime de la Groac’h, elle s’habilla en homme et apprit que, si elle parvenait à s’emparer du filet maudit, la fée deviendrait impuissante.

Le costume de Bellah trompa la sirène, la jeune fille sut la séduire et obtint la faveur de pêcher elle-même les poissons du vivier, mais, à peine en possession du filet magique, elle le jeta sur la Groac’h et la métamorphosa en crapaud.

Le couteau de saint Corentin rendit la forme humaine à tous les anciens fiancés de la fée, et Houarn et Bellah, chargés de merveilleux trésors, revinrent à Lannilis.

A l’ouest de l’île du Loch, on voit une ferme, au nord-ouest, les ruines d’une importante usine jadis construite par M. du Frétay pour la fabrication sur place de la soude. Cette industrie a été abandonnée il y a plusieurs années, par suite d’une énorme dépréciation de prix des produits fabriqués. La haute cheminée sert d’amer aux pêcheurs.

Une petite maison a été construite à la pointe nord-est par un amateur de chasse et de pêche. A l’est on aperçoit encore les ruines d’une sorte de tour et de vagues traces d’une batterie.

Les naufrages sont fréquents dans les parages de l’île du Loc’h et de l’écueil de la .Jument, situé à cinq kilomètres au sud des Glénans. Aussi rencontre-t-on sur les côtes de l’île de nombreux cimetières où reposent les corps des victimes. Quelques-uns portent des noms significatifs : cimetière des Grecs, des Anglais, des Irlandais. En deux endroits, les tombes sont entourées de myrtes. La femme d’un des habitants m’a dit avoir vu un étranger venir s’y agenouiller et prier.

D’autres tombes, par leur mode de construction, paraissent remonter à une époque fort éloignée et se rapprocher des coffres de pierre ou Stone-cists qui ont été rencontrés souvent en Bretagne. Les uns sont formés par quatre dalles posées de champ et écartées de 0m 50, d’autres, dont les dimensions sont plus grandes, peuvent être comparés à de petits dolmens. D’après M. P. du Chatellier, un certain nombre de ces coffres auraient été fouillés par M. du Frétay, qui n’y aurait trouvé que des ossements.

Tout à fait au sud de l’île se trouve une sorte de chaos où M. Ardouin Dumazet a cru voir les restes d’un établissement celtique considérable. Cette appréciation semble discutable : peut-être s’agit-il simplement de très anciennes carrières.

Il me reste à parler de la chapelle qui existait encore récemment à la pointe nord de file du Loch et du vénérable prêtre qui l’avait créée, Mgr du Marhallac’h. Ce que je vais rappeler est emprunté à l’excellente notice de M. l’abbé Rossi.

Félix du Marhallac’h était le dernier rejeton d’une très ancienne et illustre famille de la Cornouaille. Après quelques années passées à Paris dans le travail et l’étude, il revint se fixer en Bretagne, mais le foyer qu’il s’était créé fut brisé par les épreuves les plus douloureuses, et i1 prit le parti d’entrer au séminaire à 43 ans. Devenu prêtre libre à Quimper, il s’occupait de bonnes oeuvres, s’intéressant particulièrement aux classes ouvrières. Quand la guerre de 1870 éclata, il voulut accompagner à Paris les mobiles du Finistère qui comptaient dans leurs rangs deux de ses neveux. La permission de suivre l’armée lui avait été refusée en 1859; cette fois il s’en passa et partit pour Paris comme aumônier libre, à la suite de ses Bretons. Je le vis installé sans position officielle à Villejuif, gros village de la banlieue de Paris, dont toute la population suivie de ses prêtres s’était réfugiée à l’intérieur des fortifications. Villejuif semblait devenu un village de la Basse-Bretagne, car cette localité et tous les forts voisins étaient uniquement occupés par les bataillons de mobiles du Finistère.

L’abbé du Marhallac’h disait la messe dans l’église à moitié démolie par les obus prussiens et visitait les ambulances. Le 29 novembre, pendant une attaque contre les positions prussiennes, les mobiles hésitaient un instant, et l’aumônier, qui était à côté d’eux au premier rang, dut leur transmettre en breton l’ordre d’avancer . . . . .Mais il fallut se retirer, l’abbé du Marhallac’h avait reçu dans son chapeau une balle qui avait effleuré le crâne et sa soutane était criblée de trous.

Aussi son nom devint-il rapidement populaire, non seulement à Villejuif, mais encore à Paris, et le gouvernement s’honora en lui faisant remettre la croix de la Légion d’honneur devant tout le régiment massé sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Le bruit de cette vaillante conduite le rendit également populaire dans le Finistère, et, le 8 février 1871, il était nommé député à l’Assemblée Nationale, sans qu’il eût quitté Paris. Après avoir siégé à Bordeaux, il apprit que des malades bretons étaient restés dans les hôpitaux de Paris et il rentra dans cette ville pendant la Commune. Il était perdu, si, prêtre et député, il avait été reconnu.

L’abbé du Marhallac’h revint dans son diocèse et résolut de se consacrer à une oeuvre de grand dévouement.

La population des Glénans ne dépassait pas cent habitants, mais en 1871, un industriel étranger avait voulu y établir un vivier; les travaux nécessitaient un nombre considérable d’ouvriers privés de tout secours religieux ; M. du Marhallac’h s’en émut. I1 obtint, grâce à ses relations à Paris, la création d’une paroisse aux Glénans et, comme la position était misérable et le danger parfois fort grand, il se l’était adjugée avec l’autorisation de Mgr Sergent.

M. du Marlrallac’h avait toujours beaucoup aimé ces îles . . . . . Familiarisé avec la mer, propriétaire d’un bateau ponté, le Surcouf, et doué d’un courage, qui alla parfois jusqu’à la témérité, le nouveau recteur vint bâtir dans l’île du Loc’h une chapelle en bois dont il fut l’architecte et qu’il disposa très ingénieusement pour servir d’habitation en dehors des offices[17] : il la dédia à N.-D. des Iles. Il y disait la messe tous les jours, et le dimanche, si le temps avait permis aux habitants des autres îles de venir, il chantait la grand’messe et les vêpres, prêchant en français ou en breton, selon la composition de son auditoire ; un des marins de son embarcation lui servait de chantre. Les jours de tempête, alors que l’île du Loc’h était inabordable, ce qui arrivait souvent en hiver, un pavillon hissé au haut d’un grand mât, indiquait par des signaux convenus le point où l’on était rendu de la messe, pour que tous dans les différentes îles pussent ainsi y assister.

Le jour de la Fête-Dieu, les habitants montaient dans leurs embarcations et suivaient celle du recteur qui portait le bon Dieu; la flottille se rendait à l’île Penfret[18] et on descendait dans les casemates du fort où un reposoir était dressé . . .

Dans la semaine, le bon recteur visitait ses paroissiens et pourvoyait souvent à leurs besoins ; son temps était partagé entre ses exercices de piété, les leçons qu’il donnait aux enfants, et son cabinet de travail où il s’instruisait en lisant beaucoup.

Parfois sa solitude était troublée par des sinistres auxquels il assistait sans pouvoir leur porter secours. Un soir, la tempête était déchaînée, la mer entraînait sur les rochers de l’île un navire étranger ; il toucha et disparut dans l’abîme corps et biens. Quelque temps après, un malheureux aborde dans l’île, il parle une langue que personne ne comprend, mais grâce à sa connaissance de l’italien, le Recteur apprend que le navire et tout l’équipage était grec. Bientôt la mer apporte six cadavres; le bois ne manque pas, mais il n’y a pas d’ouvriers, l’abbé du Marhallac’h prend alors ses outils et passe la nuit à confectionner les cercueils. Le lendemain, les fosses sont creusées et les morts reçoivent les derniers honneurs.

Dans une autre circonstance, son propre bateau fut entraîné au large avec ses deux hommes d’équipage, le mât cassa, et le Surcouf se trouva en grand danger toute la nuit... ; une autre fois il chassa sur ses ancres et disparut pour toujours.

L’abbé du Marhallac’h était encore aux Glénans quand Mgr Nouvel remplaça Mgr Sergent sur le siège de saint Corentin. Cinq mois plus tard, le nouvel évêque perdit un de ses vicaires généraux et, pour le remplacer, manda près de lui M. du Marhallac’h qui refusa d’abord, mais dut se soumettre. Dans ces nouvelles fonctions, qu’il exerça pendant 15 ans, il donna de nombreuses preuves de son zèle éclairé et de sa charité. Nommé protonotaire apostolique en 1887, il mourut le 16 août 1888.

Après le départ de l’abbé du Marllallac’h, rappelé à Quimper par son évêque, plusieurs prêtres lui succédèrent aux Glénans jusqu’en 1885, date à laquelle le traitement du recteur fut supprimé et reçut une autre destination. Le chiffre de la population avait beaucoup diminué et le service divin cessa d’être célébré dans la petite chapelle qui se trouva dès lors abandonnée. Le bâtiment tomba en ruines, la charpente et la menuiserie servirent de bois à brûler, car le combustible est bien rare dans l’île. Les croix en bois du cimetière que l’abbé du Marhallac’h avait créé n’existent plus, les croix en fer elles mêmes ont disparu !

L’île Cigogne (surface 1 h. 32) est un rocher dont la plus grande partie est occupée par un fort dont il a déjà été question précédemment à plusieurs reprises. Il a été déclassé en 1889, et les charpentes se sont effondrées, mais la maçonnerie et les casemates sont encore en bon état. L’Etat a mis récemment ce qui subsiste du fort à la disposition du Collège de France pour servir d’annexe au laboratoire maritime de Concarneau. Quelques appareils enregistreurs y ont été installés l’année dernière, et il est maintenant question de développer cet établissement en vue d’étudier les migrations de la sardine, dont l’apparition sur les côtes du Finistère est si capricieuse.

Les autres Iles de l’archipel ne sont que des rochers incultes qui émergent plus ou moins à chaque marée et qui n’ont d’autres habitants que des oiseaux de mer et de nombreux cormorans.

L’île aux Moutons, que l’on rattache habituellement aux Glénans, a une surface de 5 hectares. Son nom lui vient, dit-on, de l’existence de troupeaux de moutons qui auraient été jadis détruits par les rats. Les marins lui donnent le nom breton de Moalès. Le beau menhir que l’on y voit prouve qu’elle était habitée déjà dans les temps préhistoriques ; elle n’a plus d’autres occupants que les gardiens du phare. Cette île est entourée de rochers, dont les principaux sont Trévarec et Penanguen ; aussi ces parages sont très dangereux. Entre les Moutons et les Glénans, il existe encore une série d’écueils, dits les grands et les petits Pourceaux, qui obligent les navires à se porter vers le sud, en suivant une direction qui les mène dans le courant des Glénans. C’est sur les Leuriou, récif à l’est des petits Pourceaux, que la frégate du Roy, la Vénus, s’est perdue au milieu du XVIIIe siècle.

Il y a peu d’années, un grand navire anglais, le Lyme Régis, qui allait de Bilbao en Angleterre avec un chargement de minerai, s’est perdu sur les Moutons par un temps de brouillard. Beaucoup d’autres naufrages l’avaient précédé et l’établissement d’un phare, demandé en 1795, fut décidé quatre-vingt ans plus tard. La tour a 18 mètres de hauteur, le feu est de 4e ordre et sa portée est de 16 kilomètres. Il a été allumé le 1er janvier 1879, mais malheureusement il n’a pas toujours empêché les accidents de mer de se produire.

Les Glénans, qui dépendaient jadis de la paroisse de Fouesnant, font maintenant, ainsi que l’Ile aux Moutons, partie de la commune de ce nom. Ils sont administrés par un délégué, qui remplit les fonctions d’officier municipal, mais tous les actes de l’état-civil sont inscrits sur les registres de Fouesnant. Il n’en est pas tout à fait de même au point de vue religieux, car les enterrements se font à Concarneau.

La population, actuellement de 68 habitants (1905), se répartit de la manière suivante :

  Adultes Enfants Total
Penfret........................................ 14 24 38
Drénec........................................ 2 6 8
Le Loc’h..................................... 4 7 11
Saint-Nicolas............................... 6 5 11
                        Totaux................. 26 42 68

Sur le nombre de 26 adultes, qui ne comprend pas les deux gardiens du phare de l’île aux Moutons, 15 seulement ne se rattachent pas aux administrations de l’Etat, les 11 autres sont les gardiens du phare ou du sémaphore, et leurs femmes.

L’enseignement primaire est donné à Penfret par le gardien-chef du phare, qui fait l’école concurremment avec le premier guetteur du sémaphore. Tous deux reçoivent une rétribution comme instituteurs.

Le chiffre peu élevé de la population sédentaire correspond assez bien à la surface cadastrée d’environ 150 hectares. Dans les terres qui ont été mises en culture, le sol est formé d’un sable granitique d’une grande fertilité, grâce à de fréquents apports d’engrais marins, goémon et maërl (sable coquillier). L’asperge sauvage y pousse spontanément d’après Cambry[19]. Les fourrages de l’île Guyotec ont été souvent cités. Les fermiers y font de belles récoltes de céréales et de pommes de terre, mais les difficultés et l’irrégularité des communications avec le continent entravent beaucoup le commerce. Ces produits sont d’ailleurs une ressource pour les marins, qui affluent aux Glénans au moment de la pêche, et, dans l’été, pour les yachts qui, comme jadis les corsaires, viennent relâcher à Penfret.

Les prix de location des fermes construites, il y a une trentaine d’années, à Penfret, au Loch, à Saint-Nicolas et à Drénec, s’élèvent à 500, 400, 700, 500 francs, et pour l’île Quignenec à 60 francs, en tout 2.260, ce qui fait ressortir le prix de location de l’hectare à un chiffre relativement élevé. La cantine est en outre d’un bon rapport.

Le goémon, ou varech, est une source de richesse pour les habitants, soit qu’ils l’emploient directement comme engrais, après l’avoir mis en tas assez longtemps pour laisser égoutter l’eau de mer, soit, qu’en vue de la production de la soude, ils fassent brûler ces plantes dans des fosses en pierres, soigneusement dallées. Le grand nombre de ces fosses, que l’on rencontre en ruines dans les îles, indique combien cette industrie s’était développée. Au moment de la saison on voit encore arriver aux Glénans des récolteurs et brûleurs de goémon. Les résidus du travail de la soude clans les usines sont très appréciés comme engrais.

L’abondance et la richesse de ces cendres avaient déjà, au XVIIIe siècle, attiré l’attention des étrangers, et, en 1784, une compagnie de négociants, chargés de fournir la soude destinée aux manufactures royales de verreries de Rouen, installa des ouvriers aux Glénans pour récolter le goémon et fabriquer la soude, et elle traita avec le sieur Cathala, négociant à Concarneau, pour fournir aux ouvriers ce qui leur serait nécessaire. Bien que cette installation n’eût pas soulevé de réclamations, les Etats, saisis indirectement de la question, chargèrent le comte de la Bourdonnaye de Boishulin, procureur général, syndic des Etats, « d’établir par des faits positifs le tort que cet enlèvement de goémon, pouvait faire aux cultivateurs. » M. de la Bourdonnaye, dans sa réponse du 10 avril 1784, ne conteste pas la grande utilité des cendres de goémon, et leur importance pour les cultivateurs des environs de Concarneau, mais il constate en même temps qu’ils ne peuvent consommer tous les goémons de la côte, et qu’ils ne se plaignent pas de l’enlèvement fait aux Glénans, où n’habite qu’une seule famille. « II n’en serait pas de même, dit-il, si les étrangers, avec leur chasse-marée, allaient détacher le goémon sur les côtes, mais le fait n’est pas établi. » aussi M. de la Bourdonnaye ne voit aucun inconvénient à laisser récolter le goémon aux îles des Glénans.

Les habitants de la paroisse de Fouesnant auraient seuls pu réclamer. Ils ne l’avaient pas fait, et l’origine de cette affaire se trouve donc très probablement dans les discussions du sieur Cathala avec la ferme des Devoirs de Concarneau, qui se trouvent exposées dans une très longue et curieuse lettre adressée aux Etats. Cette lettre, véritable mémoire écrit dans le style emphatique du temps, a pour objet de faire donner l’ordre aux receveurs des Devoirs d’accepter la déclaration de transport aux Glénans de deux barriques de cidre destinées à la consommation de « vingt ouvriers Normands[20]. »

L’exploitation du goémon se continua, comme par le passé, pendant la première partie du XIXe siècle, et c’est seulement après que les Glénans eurent deux fois changé de maître, que le nouveau propriétaire, en vue des avantages qui pouvait résulter de la vente des sous-produits, autorisa la construction sur ses terrains d’une usine pour la fabrication industrielle de la soude. Le concessionnaire s’installa dans l’île du Loc’h, à proximité des plages où le goémon est le plus abondant et où il devait être plus facile de l’employer à l’état de goémon vert, c’est-à-dire, au moment où il vient d’être coupé, et où sa teneur en iode est la plus forte. Pendant les premières années, les bénéfices réalisés furent considérables, mais, quand, par suite de la généralisation d’un nouveau procédé pour la production de la soude, le prix s’avilit des deux tiers, l’usine dut cesser son exploitation; les bâtiments abandonnés tombèrent en ruines; et ces ruines elles-mêmes auront bientôt disparu, à l’exception d’une cheminée conservée pour son utilité comme amer.

Ce même industriel, locataire de tout l’archipel, construisit les fermes dont j’ai déjà parlé, ainsi que le vivier qui à ses débuts, m’a-t-on assuré, avait contenu pour près de 80.000 francs de crustacés et de poissons. La difficulté n’était pas d’approvisionner le vivier, mais d’en écouler avantageusement le contenu.

La Guerre et la Marine se désintéressent maintenant des Glénans au point de vue militaire. Après l’insuccès de l’usine construite en 1870, il est douteux qu’une nouvelle tentative puisse y acclimater une industrie qui aura toujours à lutter contre des concurrents employant des procédés de plus en plus perfectionnés.

Pourtant, les Glénans conserveront toujours l’avantage de fournir dans leurs petites anses un abri aux pêcheurs de Concarneau et des ports voisins. Sur cette côte hérissée de récifs, les deux phares de Penfret et de l’île aux Moutons continueront à guider les marins, sans pouvoir toujours prévenir les sinistres qui se produisent encore trop souvent. Et, pour équiper les deux bateaux de sauvetage, qui ont été récemment installés, on trouvera toujours dans les îles ces marins qui, alors qu’ils n’avaient à leur disposition qu’une simple baleinière, allaient, il y a peu d’années, au secours d’une barque de Groix en perdition, et arrachaient à la mort huit hommes de l’équipage.

Mais la mer qui, dans un passé resté mystérieux, a fait disparaître la grande île, dont nous voyons les restes au large de Concarneau, n’a pas désarmé. Elle continue son oeuvre de destruction : les grandes lames de l’océan emportent tous les ans quelques fragments des rochers qui protègent les îles, et on peut prévoir que, dans les siècles à venir, un moment viendra, où les Glénans disparaîtront à leur tour, et seront confondus dans les traditions locales, avec la grande île qui les a précédés. Alors, de même que nous cherchons les fondations des monuments romains submergés, les archéologues, s’il en existe encore, rechercheront au fond de la mer la trace des constructions du vingtième siècle.

 


[1] Il est assez généralement admis que les Glénans sont avec Groix, Belle-Isle, Houat et Hœdic, les débris d’une chaîne de montagnes actuellement submergée, qui, dans les temps préhistoriques, s’étendait entre Penmarc’h et l’embouchure de la Loire, parallèlement à la côte sud de Bretagne.

[2].Les noms de ces îles, à l’exception de Saint-Nicolas et de Cigogne, dérivent de la langue bretonne, mais ces noms, la plupart du temps transmis par la bouche des marins, ou par la plume de scribes ignorant la langue, sont souvent méconnaissables. Ces altérations sont quelquefois récentes ; je citerai par exemple l’île aux pigeons ou Brilimec, mot qui n’a aucun sens, et qui s’écrivait au XVIIIe siècle, sur les cartes de la marine, Brinlivic, c’est-à-dire l’île aux corbeaux noirs.

[3] Cette carte est reproduite dans les Monuments de la Géographie, de M. Jomard.

[4] Bulletin de la Commission d’architecture et d’archéologie du Finistère (1902).

[5] Cette carte est reproduite dans les Monuments de la Géographie, de M. Jomard.

[6] Guy Autret, seigneur de Missirien, appartenait à une famille noble de la Cornouaille, et habitait le manoir de Lésergué, près Quimper. C’était un érudit, auteur d’ouvrages encore estimés; il fut créé chevalier de Saint-Michel, par Louis XIII.

[7] Le Chevalier du Dresnay des Roches s’est signalé dans les guerres maritimes du XVIIe siècle, et il a été Gouverneur général des îles de France et de Bourbon.

[8] Une copie de ce rapport fait partie d’un lot de documents remis au général Bernadotte, commandant l’armée de l’ouest après le 18 Brumaire (en 1800), et renvoyés, en 1861, par le roi de Suède, son fils, à l’empereur Napoléon III.

[9] Nion, ingénieur de la Marine, député à la Convention, fut, avec Treilhard et Jean Bon-Saint-André, envoyé en mission dans le Finistère en 1794 et 1795.

[10] Le capitaine de frégate Halgan second, devint vice-amiral; le lieutenant de vaisseau Duperré, amiral ; l’enseigne de vaisseau Massieu de Clerval, vice-amiral ; l’aspirant de Mackau, amiral.

[11] Furic a été décoré le 15 décembre 1848.

[12] Une sorte de trêve analogue existait entre l’ennemi et les habitants des îles tic Houat et de Hœdic.

[13] Corréard était un des dix survivants du naufrage de la Méduse, que le pinceau de Géricault a rendu célèbre.

[14] Le modèle de cet obusier avait été créé par le colonel de Villantroys, directeur général des forges de l’artillerie, en vue du bombardement de la ville de Cadix, à 4 kilomètres de distance.

[15] Cambry, auteur de plusieurs ouvrages littéraires, était aussi archéologue. Son Voyage dans le Finistère a été réimprimé deux fois. Le Catalogue des objets échappé au Vandalisme dans le Finistère, a été réédité et annoté par M. le président Trévédy. Cambry fut un des fondateurs de l’Académie celtique.

[16] Au Mont-Beuvray, dans le Morvan, M. Bulliot a constaté la présence d’amphores ;à vin, dont le col et les anses avaient été détachés, et qui avaient servi d’urnes funéraires.

[17] Ce bâtiment tout en bois avait environ 10 mètres sur 15. La partie centrale en occupait toute la longueur, quand on démasquait le sanctuaire; de chaque côté, trois petites cellules servaient de chambre, de cuisine et de magasin. Quelquefois pendant la messe on entendait les paroles malsonnantes d’un perroquet, ou on voyait se promener dans la chapelle une langouste échappée du panier où l’abbé renfermait sa pêche.

[18] C’était en réalité à l’île du fort Cigogne.

[19] Je ne sais si la flore de l’archipel des Glénans a-été l’objet d’une étude détaillée ; elle le mériterait cependant, car elle contient quelques espèces rares, entre autres, une narcisse qui lui serait, dit-on, spéciale. Elle ne figure pas dans les dictionnaires de botanique (Baillon). J’en ai appris l’existence par une visite reçue en Bretagne d’un grand horticulteur anglais, spécialiste de la culture des narcisses. Dans l’intérêt de son commerce, il avait fait son tour de France, de Marseille à Bordeaux, à Vannes et à Rosporden, et il recherchait les moyens de compléter aux Glénans sa collection de narcisses.

[20] Les archives d’Ille-et-Vilaine ne donnent aucun renseignement sur la suite donnée à ces deux affaires, dont les dossiers me sont connus grâce à l’obligeance de M. L’archiviste Lesort.

Extrait du tome 4 - Les îles de l'Atlantique : d'Hoédic à Ouessant

Par ARDOUIN-DUMAZET

Paris - Berger-Levrault & Cie Éditeurs 1903 p. 190 à 219

IX L'Île Chevalier et l'Île-Tudy

…  Le village est propre; pour ses 1 100 habitants, il y a quatre épiceries et deux hôtels; des parés à huîtres y prospèrent. La mode, qui .lance en ce moment les plages de Bénodet et de Loctudy, modifiera peut-être davantage encore cette langue de terre dont nos grands-pères parlaient comme d'une île sauvage et abandonnée du ciel. La description de Cambry en dit long sur l'isolement de cette île sans ressspurces, il l'appelle « peuple isolé» et cependant six kilomètres seulement la séparent de Pont­l'Abbé, dont il vantait ainsi la richesse :

« Ses environs sont d'une incroyable fécondité; c'est un pays de promission; outre le froment qu'on y recueille en abondance on y trouve beaucoup d'orge, de blé noir et d'avoine; on pourrait y soigner de très belles prairies qu’on néglige ; on vante les beurres de ce pays ; les fruits de toute espèce y sont délicieux et très communs, cerises, pèches, abricots, figues, etc. ; les jardins, couverts de choux, d'oignons, de haricots, d'asperges, de melons, d'artichauts, de panais, sont très nombreux. Pour obtenir ces riches productions, il ne faut qu'effleurer la terre; les fruits et les légumes de ce canton devancent d'un mois la maturité de ceux du canton de Quimper, qui n'est éloigné que de trois lieues; on sent que les cultivateurs y vivent avec plus d'aisance. Le maire de Pont-l'Abbé m'a dit avoir mesuré dans les campagnes des artichauts de 21 pouces de circonférence et des choux-fleurs de 15 à 16 pouces de diamètre; les étrangers ont peine à concevoir cette différence entre les productions de terrains qui se touchent; on n’imagine pas la chaleur, la fécondité des terres qui bordent nos rivages. »

L'aspect de cet estuaire baigné par les effluves du golf-stream répond encore à ce. tableau enchanteur; le bon Cambry, s'il revenait au monde, y ajouterait quelques notes pour les villas éparses dans la verdure.

On en juge bien surtout lorsqu'on est,en rade. La chaloupe qui nous conduira aux Glenans est ancrée, un canot nous y conduit. En quelques minutes la voile est hissée; le patron, le brave père Maurin, et son matelot lèvent la pierre et le jas de bois qui servent d'ancre, et nous voila en route. Derrière, nous laissons Loctudy, ses villas, ses châteaux, le petit phare assis à l’entrée de la rivière et faisant face au phare de Bénodet. L'île Tudy, protégée du côté de la mer par une digue s’abaisse peu à peu. La pluie cesse, un coup de vent chasse les nuées et voici enfin, immense et bleu, mais agitée par la houle, la mer couverte de l’innombrable flottille des bateaux de l'île Tudy et de Concarneau pêchant la sardine ; au loin, bien loin, les roches des Glénans où nous pousse la brise.

X Archipel des Glénans

L'ile aux Moutons. - Castel-Bras. - L'ile Drennec. - La Chambre. - L'ile Saint-Nicolas. - L'ile Bananec. -Ile Cigogne. - Ile Guignenec. - Ile du Loch. - Ile Guiautec. - Ile Penfret. - En route pour Concarneau.

Août 1894.

En avant de la flottille, se balançant sur la lame, une belle goélette de Jersey est à l'ancre; à l'extrême limite de l'horizon, deux longues bandes de noire fumée s'étalent sur l'Océan; les yeux exercés du patron ont reconnu la fumée de torpilleurs venant de Brest.

A mesure que la côte de Penmarc'h se déroule devant nous, le nombre des voiles de sardiniers augmente, courant jusqu'auprès des innombrables écueils dont, ces parages sont semés. Aux 70 chaloupes de l’île Tudy sont jointes celles de Penmarc'h et une partie de celles de Douarnenez. Douarnenez ne se borne pas à cette côte bretonne, ses pêcheurs essaiment au loin, jusqu'aux Sables-d'Olonne. Plus casaniers, les bateaux d’Audierne ne dépassent même pas la pointe de Penmarc'h, ils restent près de leur port, aucun ne pêche en vue des Glénans. Quant aux bateaux de Concarneau, ils sont entre les îles et leur point d'attache.

L'activité est grande dans la flottille; après avoir été faible au début, la prise de la sardine commence enfin à devenir satisfaisante. En ce moment, le mille vaut 21 fr. à l'usine de Port­Tudy, il atteint 25 fr. à Concarneau. La pêche d'aujourd'hui est commencée, les bateaux ont abattu la voile et mis les filets à la mer, les chaloupes sont conduites à la rame. Nous appro­chons d'elles, notre embarcation coupe la première ligne qui s'étend entre les Glénans et nous. Je voudrais avoir des détails sur la pêche; les marins interpellés ne répondent pas, ils sont de Dournenez et ne daignent pas écouter des voyageurs de l'île Tudy.

Le vent a fraîchi ; maintenant que nous manque 1abris de la presqu'île de Penmarc'h, la brise arrive avec violence du raz de Sein. Nul ne s'en plaint à bord; rapidement poussés, nous voyons grandir l'archipel. Déjà nous voici en face de l'île aux Moutons, formant avec les écueils voisins un petit archipel à part. C'est une roche gazonnée, n'ayant pas même deux cents mètres dans sa plus grande étendue. Un phare s'y dresse; au-dessous est la maison des gardiens; des écueils sur lesquels la lame bondit entourent ce triste séjour. L'île aux Moutons, me dit le père Maurin, avait jadis les animaux qui lui ont valu ce nom, mais les rats ont pullulé et ils ont mangé béliers, brebis et agneaux. Peut-être a-t-on exagéré le drame.

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Les roches des Glénans grandissent, elles sont innombrables; il en est de hautes, de basses, de plates, de bosselées; il y a des aiguilles et des « platures » sur lesquelles s'étalent les lames. La plupart sont jaunies par les varechs et dressent leur tête grise et nue au-dessus de la ligne régulière des végétations marines.

Précédé par des rochers bas, voici, de ce côté oriental, un écueil placé comme en sentinelle, c'est le Grand-Château - Castel-Bras, - étroit plateau gazonné sur lequel deux rochers, semblables à des dolmens, se dressent; à côté c'est Castel-Bihan ou le Petit-Château.

Pour pénétrer dans l'intérieur de l'archipel, nous avons dérivé à l'est afin d'éviter les écueils et atteindre la Chambre par une mer relativement libre. La Chambre est une rade circonscrite par les îles les plus considérables du groupe et au milieu de laquelle se dresse, sur la très petite île Cigogne, le fort de ce nom. Les îles sont assez basses; aussi l'attention est-elle attirée d'abord par une cheminée d'usine qui s'élève dans l'île du Loch, c'est une fabrique de soude abandonnée.

Le vent est contraire, il a fallu amener les voiles; la chaloupe avance à l'aviron dans cette rade étrange entourée de tant d'îles nues, couvertes d'un gazon court. Devant nous voici Saint­Nicolas avec une belle maison blanche à toit d'ardoises, puis le rocher de Cigogne et les talus réguliers du fort.

L'île de Guignenec, près de laquelle nous passons, se compose de deux mamelons herbeux reliés par une langue de rochers. Sur l'un des monticules est une maison d'aspect lugubre. Elle est habitée pendant trois mois de l’année par les récolteurs et les brûleurs de varech venus pour fabriquer la soude.

L'île de Drennec, plus triste encore d'aspect, a cependant de beaux pâturages ; le beurre produit par ses troupeaux a quelque réputation dont ne sont pas médiocrement fiers ses sept habitants; nous passons près d'elle pour aller accoster la jetée à demi ruinée de l'île Saint-Nicolas.

L'île Saint-Nicolas, sinon la plus grande, au moins la plus active du groupe, est le centre de la pêche dans l'archipel. À notre approche, une barque se détache et vient à notre rencontre, elle est conduite par quatre enfants, ramant déjà comme de vieux marins. Ce sont deux petits-fils du père Maurin et deux enfants de la ferme. Le père Maurin veut cacher son émotion, mais le brave homme est si heureux d'avoir eu à conduire quelqu'un à l'île Saint-Nicolas ! Son gendre est le gardien du vivier à homards et langoustes, célèbre dans toute la Bretagne par ses dimensions, où 35 000 de ces crustacés peuvent être placés. En ce moment le vivier, en réparation, est vide, mais lorsqu'on l'a peuplé, soit avec la pêche des Glénans, soit avec les langoustes apportées d'Espagne, le spectacle de toutes ces antennes formant des buissons mouvants dans l'énorme bassin doit être des plus curieux. Pour l'instant, il n'y a d'autres langoustes - aux Glénans on les appelle des écrevisses - que celles renfermées dans des coffres flottant au large de l’île. En nous apercevant, le gardien du vivier, qui est en même temps le maître d'hôtel des Glénans, est allé chercher un de ces crustacés: ce sera, avec une omelette, le déjeuner le plus complet que puisse offrir l'île.

Pendant qu'un feu de varechs et de bois flotté apporté par les courants fait chauffer le court-bouillon où cuira la pauvre écrevisse, nous allons visiter l'île et ses annexes. C'est un coin de terre bien exigu et bien nu; cependant, il n'a pas la tristesse qu'on s'attend à y trouver; son cortège d'îles et d'îlots lui ôte un peu de sa solitude. L'île n'a pas plus de 800 mètres de longueur sur 300 de largeur, mais, à mer basse, des plages de sabIe grossier mêlé de coquillages irmombrabIes et de débris de madrépores la relient à l'île Branec, minuscule mamelon herbeux, et à l'île Bananec, un peu plus étendue.

L'île Bananec se présente sous la forme d'un coteau mouvementé: nous commencerons notre visite par elle, la mer étant basse. La laisse de sable est très étroite, très courte, quelques secondes suffisent pour La franchir. Nous voici sur Bananec, dune recouverte de gazon où paissent de belles vaches nonchalantes. Ces bêtes se sont pliées à leur milieu; chaque matin elles quittent leurs étables pour se rendre à Bananec. Si la mer est haute, elles se jettent à la nage et gagnnent leur pâturage. De même au retour. Le gazon qu'elles paissent est parsemé de grandes tiges de moutardes; une immortelle, abondante aux Glénans - à l'île du Loch surtout – et qu'on vient chercher du continent, croît sur les flancs des dunes; le feuillage, presque blanc, est revêtu d'un duvet laineux et velouté; la fleur, d'un jaune tirant sur l'orange, répand une odeur de miel.

Bananec a peut-être été habitée jadis : à la pointe faisant face au continent, il y a des traces de construction éparses dans les fougères, entre les fosses où, la saison venue, on brûlera le varech pour en extraire la soude. Du point culminant, on a sur tout l'archipel une vue mélancolique, rendue plus saisissante encore par les ruines industrielles de l'île du Loch. Mais si l'on regarde du côté de la grande terre, le panorama prend une ampleur superbe: toute la côte bre­tonne apparaît, de l'île de Groix aux abords d'Ouessant; quelques collines ont l'apparence de montagnes. Vue d'ici la belle croupe du Mené-Hom, ce géant de la Cornouailles, est d'une réelle majesté.

Par la plage d'un beau sable fin, coupée de plateaux de rochers couverts de varech, nous revenons à l'île Saint-Nicolas; une dune étroite forme bourrelet sur le rivage et limite les pâtures. Au milieu d'une prairie sont les restes d'un dolmen : trois pierres debout autour d'une fosse, la table a disparu. Cette prairie, envahie par la fougère, s'abaisse vers l'intérieur de l'île où la ferme occupe la partie la plus basse, comme pour s'abriter des vents; ferme misérable bâtie de blocs de granit moussu. Devant la porte, des porcs se vautrent dans la boue. L'intérieur ressemble à celui des autres maisons bretonnes : des meubles simples, mais garnis de clous de cuivre poli, des cloisons brunes par la fumée et des lits en armoire. Au fond de la cour sont les trois arbres de l'île: des figuiers noueux à la vaste ramure, croissant au bord d'un champ. L'île produit quelque peu de blé, des pommes cela serait insuffisant pour nourrir les habitants, qui ne peuvent même payer leur fermage, sans la mer qui fournit du poisson, des crabes et des coquillages. Les jours de grand gala, un peu de porc et de la volaille sont ajoutés au menu.

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35 habitants vivent à Saint-Nicolas (19 seulement au recensement de 1896). Le gardien du vivier, sa femme, ses enfants, et, à la ferme, deux ménages. Les autres habitants sont des pêcheurs qui ont construit, près du vivier, au-dessus de la jetée, une des plus étranges cahutes qu'on puisse rêver. Avec des débris d'embarcation, des bois flottés, des toiles goudronnées, ils ont bâti une longue baraque dans laquelle est installé un mobilier sommaire, meubles primitifs et grabats. Partout, aux parois, sont des filets, des casiers à homards et à langoustes, des lignes. Les hôtes de ce bizarre établissement n'ont pas d'autre demeure; ils y restent si peu d'ailleurs ! Sans cesse en mer sur leurs barques, ils vont de Sein à Audierne, de Concarneau à Douarnenez, pêchent un peu de tout, mais reviennent toujours à leurs âpres îlots des Glénans où, d'ailleurs, abondent les crustacés, où les bahots prennent souvent de grosses pièces que l'on trouve à vendre dans les villes du continent. Encore ceux-là sont-ils des bourgeois en quelque sorte, grâce à leur baraque de l'île Saint-Nicolas; bien d'autres indigènes des Glénans sont de vrais nomades passant leur vie presque entière dans des chaloupes.

- Allons, me crie le père Maurin, l'écrevisse est cuite!

Elle est énorme cette langouste; sur la table recouverte d'une nappe bise elle produit un superbe effet de nature morte. J'avais acheté à Port-Tudy, à tout hasard, malgré le patron assurant qu'on trouvait de tout aux Glénans, un.pain immense; bien m'en a pris: on n'a pas cuit de pain depuis quelques jours à Saint-Nicolas, on en est réduit à une galette dure comme du granit.

C'eût été dommage, une si belle écrevisse, une si vaste omelette et du beurre si fin de Drennec!

Pendant le repas, je fais causer le père Maurin sur la vie dans les Glénans; son récit est bien simple. On pêche, on mange, on reçoit des crustacés apportés par les pêcheurs de Pont-l'Abbé, de Concarneau, d'autres ports voisins ou d'Espagne; on les parque pour les livrer à la consommation à mesure des besoins. Puis c'est l'incinération des varechs. L'hiver, quand le vent est trop violent, quand les lames menacent de tout emporter, on reste enfermé. Pour distraction, on a parfois la relâche des bateaux dans la Chambre. Ni église, ni école. Je ne sais où les écrivains qui ont parlé des Glénans ont vu une église à Saint-Nicolas, il n'y a jamais rien eu de semblable; il est question de construire une chapelle; mais quand la commune de Fouesnant, dont les îles dépendent, pourra-t-elle s'occuper de cela ?

D'école, pas davantage. A l'île Penfret, les gardiens du phare et du sémaphore se sont improvisés instituteurs pour leurs enfants et ceux des fermiers et des pêcheurs nomades; à Saint­Nicolas, rien. Il n'y a qu'une école, professionnelle, rude et pratique, c'est la mer: elle fait de si hardis marins.

Un homme de cœur, un véritable apôtre, avait voulu arracher les habitants des Glénans à leur sauvagerie. Vers 1871, l'abbé du Maralhac'h s'installa dans l'île du Loch, y construisit de ses mains une chapelle, entretint un cimetière et s'efforça d'instruire les enfants. M. du Maralhac'h est mort il y a une douzaine d'années; sa chapelle est en ruines, personne n'a pris la suite de son apostolat.

M. du Maralhac'h avait un rang dans le monde; mais la même année il perdit sa femme et son enfant; désespéré, il entra au séminaire et résolut de se vouer au service des humbles. Il semble qu'il n'ait guère été compris aux Glénans; on allait à la messe, on écoutait ses sermons, car on était Breton; mais là se bornaient les désirs de civilisation. L'abbé vécut plus solitaire aux Glénans qu'il ne l'espérait même. Les habitants parlent de lui sans la moindre émotion. Je n'ai su de l'apôtre que ceci : c'était un pêcheur infatigable. Peut-être est-ce un grand éloge dans la bouche des marins des Glénans.

Les habitants n'ont d'ailleurs aucune tradition, il se sont installés là depuis un temps relativement court. Cambry visita les îles en 1794; il n'y avait alors aucune population, sinon les cinquante hommes de la garnison du fort Cigogne, chargés d'empêcher les corsaires anglais d'occuper l'archipel; mais on trouvait des traces d'habitation, à Saint-Nicolas surtout. Des forbans s'y étaient réfugiés pendant les guerres d'Amérique. Les iles servaient simplement de lieu de repos et de mouillage aux pêcheurs de ces parages. Aucune culture; pourtant, disait Cambry, les terres de Saint-Nicolas « porteraient de beaux grains et d'excellents légumes ». Le propriétaire des Glénans, le citoyen K..., pourrait, en temps de paix, en tirer un grand parti, il se contente d'y élever quelques bestiaux et d'y faire de la soude; de grands troupeaux s'y nourriraient. On y pourrait établir des presses et des magasins, saler, sécher une prodigieuse quantité de poissons, récolter les plus beaux froments, cultiver les meilleurs légumes; l'asperge y croît spontanément: une multitude de lapins vivaient sur ces îles il n'y a pas trente ans; on en trouve, mais en moins grande quantité. La cane royale, le plus bel oiseau de l'Europe, paraît naturel à ces îles.

« Elles furent habitées jadis; des marins attestent avoir vu, à une demi-lieue dans l'ouest de l'île aux Moutons, un mur, une grande voûte faite de main d'homme à 26 pieds de profondeur sous l'eau, on ne les aperçoit que dans les plus grands calmes. Dans l'étang de l'île du Loch, ils ont vu des pierres druidiques. »

Ce tableau de l'état des Glénans il y a cent ans n'a guère changé; la création des phares et des sémaphores dans ces parages, le développement de la pêche grâce aux chemins de fer et à la vapeur qui emportent rapidement le poisson au loin ont amené une population dans l'archipel, 90 habitants environ (Réduite à 35 au recensement de 1896, effectué le 29 mars, à une époque où la mer, encore très mauvaise, retient sur le continent une partie des pêcheurs qui reprennent seulement leur installation au printemps). Mais le rêve de Cambry est loin d'être réalisé: si la culture est venue, elle est par trop primitive. Pourtant, dans ce climat humide et doux, où les figuiers ont pu atteindre les di­mensions de ceux de Saint-Nicolas, il serait fa­cile de transformer les îles en bouquets de verdure. Quel sanatorium vaudrait jamais ces terres aux belles plages, baignées incessamment par la mer !

En route pour l'île du Loch, c'est-à-dire pour l'île de l'Étang. La mer a monté, nous retrouvons le vent favorable; rapidement nous passons entre les murailles abandonnées du fort Cigogne, où il n'y a plus ni canons, ni soldats et qui sert sim­plement de résidence temporaire aux savants professeurs ou étudiants du laboratoire de Con­carneau, lorsqu'ils viennent étudier la faune ma­ritime. En face l'île Drennec, absolument nue de ce côté, les deux masures qui forment le village sont sinistres d'aspect.

L'île du Loch apparaît, plateau triste entouré de roches basses couvertes de varech; la mer n'est pas assez haute encore pour que nous puissions facilement débarquer; une petite anse où les canots trouvent quelque abri nous évite le ressac, mais il faut s'aider des pieds et des mains pour dépasser la « plature » où de visqueux goémons s'opposent à la marche. Enfin, voilà le sol sec, rochers recouverts de dunes. 0 le triste séjour ! L'île est un plateau où les sables accumulés par le vent et recouverts d'herbes ont l'aspect de vagues solidifiées. Le père Maurin nous sert de guide; il me conduit aux restes de la chapelle construite par M. du Maralhac'h, tout en trouvant étrange notre idée de visiter de telles choses. Douze ans à peine ont passé, il ne reste rien que des murs informes à hauteur d'homme, blocs de granit maçonnés avec de l'argile. L'édifice était plus élevé, il avait une charpente et un toit de carton bitumé; le vent a emporté le toit, les hommes ont pris la charpente, les portes et les fenêtres pour les brûler, et la nature a fait son œuvre: pierre après pierre sont tombés les matériaux patiemment accumulés par l'apôtre des Glénans. De sa demeure voisine de la chapelle, rien même n'est resté. Ces débris informes dans le creux des dunes sont lamentables.

Plus lamentables encore sont, à côté, les tombes des habitants et des naufragés. M. du Maralhac'h avait eu la pieuse pensée de leur faire un cimetière, il avait soigné les tombes, planté des croix noires au-dessus de ces morts connus ou des anonymes rejetés par la mer. Lui décédé, les croix pourrissent, se brisent, jonchent la terre. Tous ceux qui ont vu ce cimetière des Glénans ont eu le cœur serré. Un peintre qui avait passé une saison dans les îles a fait un tableau, aujourd'hui en Amérique, représentant ces navrantes sépultures. La maquette existe encore à la maison-auberge de Saint-Nicolas, peinte sur les panneaux de la salle à manger; j'en ai relevé les lignes sur mon carnet de notes : ce croquis donne assez bien l'aspect linéaire du lieu, mais il ne saurait en rendre l'impression pénible et angoissante. Pour la comprendre, il faut avoir parcouru l'île morne du Loch.

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Nous suivons un chemin dans les dunes, couvertes des immortelles laineuses que j'ai déjà rencontrées à l'île Bananec et d'une sorte de grand pavot jaune à tige presque blanche, au feuillage métallique. Voici l'étang qui a donné son nom à l'île; il est enfermé entre les dunes, au-dessus d'une baie morne. Cette nappe d'eau sans vie, encombrée de joncs et de roseaux, est d'une inexprimable mélancolie. Tout autour, sur les dunes, sont des fosses à brûler le varech; pendant la saison où cette opération a lieu, l'île doit disparaître sous un nuage de fumée.

Enfin, voici un peu de vie : il y a un coin de pâturage vert, où paissent des chevaux, puis c'est la ferme, entourée de murs gris en pierres sèches, où courent les lézards, premiers animaux sauvages que nous rencontrions dans ces îles. La ferme est basse, pour mieux résister aux tempêtes; elle fait face à de vastes étables. Des bandes d'oies, des porcs nous accueillent par leurs cris et leurs grognements.

La maison d'habitation est rustiquement meublée et très proprement tenue ; les habitants ­ il y en a onze en tout au Loch - nous accueillent avec cordialité.

Tout autour de la maison, les champs cultivés sont vastes; il règne là quelque apparence d'aisance, mais l'étang sans vie et les débris de l'usine à soude impriment au voisinage de la ferme la plus douloureuse tristesse.

Au delà des bâtiments, l'île finit par un chaos de blocs de granit. On pourrait croire que la mer, dans un moment de colère, a retroussé sur ce rivage les rochers qui la gênaient. Mais ces blocs sont les restes d'un établissement celtique considérable. Beaucoup de pierres creusées, beaucoup d'autres recouvrant des fosses indiquent les sépultures d'une tribu nombreuse. Évidemment, ces îles presque désertes ont été peuplées, les innombrables rochers des Glénans devaient faire partie d'une terre aujourd’hui disparue, s'étendant peut-être jusqu'à la pointe de Penmarc'h.

Au delà, sans limite, s'étend la mer; à peine de rares écueils : Prunenou-Bras, Men-Goé, Men­Liou, Folavoalh, les Belvidigens et la Jument, nom donné à tant de récifs. La côte de Groix et celle de Lorient se perdent au loin dans l'infini des horizons.

Nous traversons de nouveau l'île en longeant le rivage, de ce côté mis à nu par les lames monstrueuses jetées sur le plateau. Dans ces roches fendues, torturées, rongées, s'ouvre une sorte d'anse bien fermée, à sec à mer basse, sur les bords de laquelle abondent les immortelles des Glénans. J'en ramasse un bouquet avant de rejoindre la chaloupe par les plateaux de varechs plus dangereux encore à descendre qu'à gravir. Enfin, nous voici embarqués, mais la sortie ne va pas sans difficulté, tant la profondeur est faible et les roches cachées nombreuses. Nous filons d'îlot en îlot; un seul a quelque verdure, c'est Guiautec, long de 500 mètres, large de 200; on conduit parfois le bétail sur ses pelouses remplies d'herbes. Les autres îlots sont des rochers nus, aux formes étranges, entourés d'une éblouissante laisse de sable. De loin, sur cette plage, on dirait une foule affairée, vêtue de noir, fouillant la plage en ordre régulier. En approchant, on reconnaît des cormorans, seuls . maîtres et habitants de ces infimes archipels. Ces rochers sont les Méaban voisins de Penfret, où nous pouvons atterrir près d'un petit débarcadère.

L'îIe de Penfret est la plus vaste du groupe, sa longueur est de 1 600 mètres, sa largeur de 500. Les hautes constructions du phare et du sémaphore lui donnent un aspect plus vivant que ses voisines. La petite cale où nous débarquons est animée en ce moment par la présence d'une grosse embarcation chargeant des pierres destinées à la construction d'un nouveau phare à Penmarc'h (Voyez page 344 le récit de l'inauguration de cet ouvrage). Le granit de Penfret se débite facilement; les abords de la cale sont devenus une carrière où l'on extrait la roche. Au-dessus se dressent des blocs énormes que les intempéries ont fouillés; on dirait des monuments mégalithiques. Entre ces rochers qui font de sauvages abords à l'île, des chevaux paissent une herbe savoureuse.

De ce point, on aperçoit l'île entière: c'est un plateau légèrement ondulé terminé au nord par une haute butte rocheuse sur laquelle est le phare, tour carrée, d'un blanc éblouissant, haute de 22 mètres, construite à l'intérieur d'une batterie abandonnée. Le feu, de 3e ordre, est à 41 mètres au-dessus des basses mers, 36 au-dessus des hautes mers et porte à 17 milles ses éclats de 4 en 4 minutes. La maison d'habitation des gardiens et de leurs familles est au centre de l'île abritée des grands vents; elle est d'aspect riant avec son rez-de-chaussée soigneusement blanchi, ses mansardes et les volets bruns des fenêtres. Plus loin est la ferme, vaste maison basse entourée de masures servant d'étables, d'écurie ou de logements pour les pêcheurs de Penfret, qui font quelques armements. Le dernier groupe d'habitants est au sémaphore. En tout 37 personnes résident à Penfret: 13 à la ferme, 11 au sémaphore, 13 dans la maison des gardiens du phare (Le dernier recensement ne révèle plus que 17 habitants).

Les enfants sont nombreux, ils ont une mine superbe faisant honneur à l'air et au lait de Penfret.

Dans une prairie paissent sept ou huit vaches ; près de là s'étendent les cultures, assez peu importantes. On n'a pas tiré du sol le parti qu'on aurait pu, les ajoncs en recouvrent une grande partie.

Du sémaphore la vue est immense; cette île avancée de l'archipel a devant elle, jusqu'au continent, une mer absolument libre, tandis que, vers l'Océan, on découvre toutes les Glénans : îles îlots, milliers de roches de toute forme hérissant un vaste espace. Du côté du continent, la côte entre Concarneau et Lorient apparaît entière et l’on distingue nettement l'île de Groix.

Mais il est l'heure de partir, le vent n'a pas cessé de souffler du nord-ouest; le patron m'annonce qu'il faudra louvoyer et tirer des bordées pour atteindre la rivière de Pont-l'Abbé. Même nous ne pourrons guère arriver à l'île Tudy avant minuit au plus tôt, et il n'est que trois heures.

Nous n'avons pas de vivres à bord et il n'y a pas de pain à acheter à Penfret. Pierre pâlit en pensant à ce long jeûne et à la nuit à passer en mer.

Le gardien du sémaphore, à qui nous remettons une dépêche pour signaler notre tardive arrivée, nous conseille de faire voile pour Concarneau où le vent peut nous conduire en deux ou trois heures. L'idée est bonne et mise à exécution aussitôt.

Nous traversons de nouveau l'île par les champs et les landes pour gagner la cale. L'ancre est dérapée, la voile hissée; nous passons encore une fois devant Guiautec et mettons le cap droit sur Concarneau qu'on devine vaguement au nord-nord-est et dont nous sépare une mer assez agitée, couverte par des centaines de bateaux pêcheurs.

Nous allons traverser la flottille de Concarneau

XI la Ville-Close de Concarneau

En mer. - La pèche à la sardine. - Concarneau. - La salaison et la confiserie. - L'ile de la Ville-Close.

Nous avons le temps de nous exercer à la pa­tience. Notre traversée, si rapide pour aller aux Glénans, sera longue pour le retour, malgré les courants qui portent vers la baie de la Forest; le vent nous prend par le travers et oblige la chaloupe à donner de la bande. Toutefois cette brise de nord-ouest nous pousse, c'est le principal. Les Glénans s'effacent peu à peu, leurs passes disparaissent, ce n'est plus qu'une masse sombre sur la face de l'Océan, d'où émerge seule la tour carrée du phare. Au loin, l'île aux Moutons se distingue vaguement.

A mesure que nous avançons, la côte continentale grandit. Bientôt nous atteignons les premières chaloupes de pêche, elles sont innombrables dans ce détroit; de la pointe de Mousterlin à l'île de Groix, il y en a plus d'un millier.

Concarneau seule a 500 voiles ; Port-Louis et Groix en envoient peut-être un nombre pareil. Déjà une multitude de ces barques rentrent au port, la marée monte et va remplir les bassins.

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Ces voiles qui retournent au havre, je les vis partir hier soir ; pendant toute la journée, j'avais couru le port de Concarneau sans trouver un pêcheur pour me conduire aux Glénans. Chenal autour de la Ville-Close, bassins, abris,· présen-sentent le plus vivant aspect. Cinq à six cents bateaux de pêche étaient là, leurs filets roux ou bleus pendant au grand mât pour sécher. De la plupart montait une fumée légère; sur un foyer primitif, composé d'un vieux gril à frire les sardines, le mousse faisait cuire la soupe au poisson, peu appétissant mélange d'oignons et de morceaux de poisson dans lequel domine le .congre. Ce mélange, versé sur du pain noir; est la bouillabaisse de Bretagne; elle ne vaut pas celle de Provence.

En même temps, on emmagasinait à bord l'eau douce en baril et la rogue pour la pêche, c'est-à­dire l'appât fait d'œufs de morue venus de Norvège et les débris de sardines.

Au point du jour, la mer étant déjà montée, les filets ont été amenés et remplacés par de hautes voiles brunes, puis chaque embarcation a doublé le musoir de la jetée et est sortie en rade. Une interminable file de voiles est passé ainsi ; par centaines, elles se sont dirigées vers le Cochon, écueil signalé par une bouée rouge, et ont alors essaimé sur toute la mer; aussi loin que l'œil pouvait regarder, ce n'étaient que voiles rousses, capricieusement penchées par le vent. Ces bateaux, je les retrouve au large maintenant, les uns rentrant au port, les moins heureux poursuivant la pêche. Nous pouvons les suivre facilement. Des indices ont fait deviner aux pêcheurs la présence des sardines. On sème la rogue pour appâter. Les voiles sont amenées, les filets sont mis à l'eau, leurs plaques de liège font des lignes sinueuses sur le flot bleu. De toutes parts accourent les mouettes et les goélands, espérant une part de curée.

Les embarcations marchent maintenant à la rame, traînant le filet, pendant qu'à l'arrière un homme de l'équipage achève de jeter la rogue. Déjà des bateaux ont dû prendre des sardines; autour d'eux les oiseaux tournent, nombreux. Chaque fois qu'une sardine croit s'échapper du filet en bondissant, un agile cormoran ou un goéland hardi fond sur elle et l'enlève avant même qu'elle ait touché l'eau; alors, entre tous ces pirates ailés, ce sont des combats sans fin pour arracher au premier sa proie.

Peu à peu les sardines s'accumulent au fond du bateau. Quelques navires les comptent par milliers, d'autres sont réduits à des centaines. La rogue s'épuise dans les barils, la mer descendra bientôt, il faut gagner le port. Et alors de tous points de l'horizon les voiles rousses affluent, couvrant la mer pour venir, une à une, dans le chenal de Concarneau.

...

 

 

Chapitre LXX ODET ET LAITA

À partir de Penmarch la côte cesse de regarder l'occident.

Elle se tourne vers le midi, et désormais la mer s'insurge moins; au large, des brise-lames l'arrètent îles comme Belle-Isle ou Groix; îlettes comme Hoedic ou Houat; îlots comme les Glénan ; puis des écueils et des éclaboussures de rocs, des plateaux sous-océaniens avec nom ou sans nom toute cette digue, ici brisée, là ébréchée, découronnée, est le reste d'un ancien rivage.

Belle-Isle, plus avancée dans l'Océan que Hoedic, Houat et Glénan, fit partie d'un littoral antérieur.

L'Anse de Bénodet est la première grande échancrure de cette Bretagne moins bruyante en sa mer, moins stérile sur son rivage, souvent même bocagère jusqu'au liséré de la vague.

Elle reçoit deux fleuves l'Aven de Pont-l'Abbé, l'Odet de Quimper ; Bénodet tire son nom de l'embouchure de celui-ci, car Bénodet, affaiblissement de Pénodet, c'est « tête de l'Odet » : non son commencement, mais sa fin.

Elle enferme deux iles: l'île Chevalier, l'ile Tudy. L'île Chevalier, longue d'une demi-lieue, haute de 15 mètres, ne surgit pas dans l'anse même de Bénodet, mais dans l'estuaire de l'Aven, d'abord ru, pastoral et champètre, puis au delà de Pont-l'Abbé, tout à coup bras de mer de 1 500 à 2 000 mètres de large avec jolis îlots boisés. L'Île-Tudy (39 hectares) n'est plus une île depuis que sables et chaussées l'ont soudée au continent par une longue flèche d'extrême étroitesse.

L'Odet passe à la dignité de rivière navigable dans une ville appelée réellement « Confluent », ce que signifie le celte Quimper :exactement Kimber ; et avant d'être Quimper tout court, ou Quimper-Corentin, d'après le premier évêque de la Cornouaille, elle se nommait Kimber Odet ou confluent de l'Odet (et du Steir).

L'Odet, c'est-à-dire les rivages, et le Steir, c'est-à-dire la Rivière, s'unissent donc dans la charmante capitale du Finistère ; ils y composent un fleuve à marée qu'on navigue de ville à mer, sur 17 kilomètres, par 2 mètres 10 en morte eau, 3 mètres 30 en vive eau, dans un estuaire de 200, 500, 1 000, 1 500 mètres entre rives, fjord qui reçoit des sous-fjords, autres apparences de fleuve continuées en amont par de minces ruisseaux.

A son engloutissement dans l'anse de Bénodet, ce fils du versant méridional des Montagnes Noires a parcouru quatorze lieues, drainé 75 000 hectares; il roule à son premier contact avec la marée 8 mètres cubes en volume coutumier, 3 au plus bas.

La seconde grande échancrure, c'est la très gracieuse Anse de la Forêt, que bordent les chênes et qui fut elle-même forèt : d'où son nom; mais l'Océan roule sa vague sur cette sylve dès longtemps engloutie dont la très basse mer révèle parfois quelques troncs. Ce rentrant de la côte serait la moitié d'un ovale sans les trois estuaires qui l'irrégularisent en le prolongeant par trois cornes vers le nord. Une pècheuse de sardines, Concarneau touche presque à cette anse, partie sur terre ferme à l'issue d'un beau fjord, partie sur un flot où son quartier de Ville-Close est muré, comme une plus sombre Aigues-Mortes, par un vieux rempart de granit. Concarneau est devenue piscicole et l'on célèbre son aquarium.

A son enfoncement dans les terres, à l'obstacle d'un plateau sous-marin de grande étendue qui sépare au sud les eaux littorales des eaux du grand large, l'anse de la Forêt doit d'être une des moins orageuses de l'Armorique; ce plateau en briselames a pour tètes visibles, à f1 kilomètres en mer, les neuf îles de l'archipel des Glénan, qui toutes ensemble portent 75 Glénantois sur leurs roches éparpillées. Soixante-quinze hommes seulement, et leur sporade ne saurait les nourrir tant il y a peu d'humus, peu d'herbe sur ces débris infinitésimaux d'un ancien fronton du continent.

La troisième grande anse boit l'Aven, c'est-à-dire l'eau, la rivière, et spécialement l'Aven de Rosporden (36 kilomètres, 21 500 hectares.), qui devient fjord à partir de la rocheuse Pontaven, la « ville des meuniers »

« Pontaven, cité de renom; quatorze moulins, quinze maisons. »

La quatrième, l'Anse du Pouldu ou de l'Étang Noir absorbe la Laita, le fleuve de Quimperlé.

Effluent de 80 000 hectares, la Laita, qui a dix-sept lieues de déroulement à partir de la font la plus reculée de sa conque, devrait s'appeler la Lèta, des deux mots Lét Aw : Près de l'eau, près de l'Océan.

Dans Quimperlé, exactement Kimber Ellé ou Confluent de l'Ellé, s'unissent les deux jolies rivières qui forment la Laita :

L'Ellé, plein de saumons, et son frère l'Izôle,
De Scaer à Quimperlé courant de saule en saule.

Ainsi les décrit Brizeux.

L'Ellé, Ellez, Elez, c'est l'« Eau sombre », qui passe au bas du Faouet ; l'Izôle, c'est la « Rivière basse », qui coule au bas de Scaër.

« Quimperlé,gracieuse et pimpante,dans l'Arcadie de Basse-Bretagne », étage ses jardins fleuris sur son « Rhône » et sur sa « Saône » à 16 kilomètres de l'Océan, qui pousse jusque-là son îlot de marée et fait la Laita navigable en vive eau pour les bateaux qui n'exigent pas plus de 2 m. ½ de profondeur. De la ville à la mer le fleuve s'avance à la rencontre de l'Atlantique au fond d'une sorte de cagnon, entre versants et roches de 50 à70 mètres.

La cinquième anse, c'est l'Estuaire de Lorient où se confondent deux rivières à marée : le Blavet et, bien moindre le Scorff, à deux lieues au nord-est de l'île de Groix.

Par M. le Docteur HÉNON, Membre du Corps législatif.

Extrait du Bulletin de la Société botanique de France.

(Séance du 10 avril 1863.)

Parmi les Narcisses anciennement connus, il en est plusieurs sur lesquels on est bien loin d'être d'accord et dont le type original semble perdu. Pour divers botanistes, le -Narcissus calathinus de Linné est une plante inconnue de nos jours. Quelques-uns pensent la retrouver dans l'espèce que Bonnemaison a signalée, il y a un demi-siècle, dans les îles Glénans, et que Loiseleur désigne sous le nom de Narcissus reflexus (Narcissus Reflexus. - N. foliis angusto-linearibus virentibus planiusculis dorso subconvexis binerviisque, scapo cylindrico Iævi 1-2-floro, nectario campanulato margine sexerenato, petalis reflexis alterne latioribus subæquali, floribus cernuis. (Loiseleur, Recherches sur les Narcisses indigènes, 1810, in-4°, p. 42.)). Cette supposition me paraît peu admissible, puisque le ,N. calathinus de Linné est une plante orientale, à fleur jaune et odorante, à feuilles planes, tandis que le N. reflexus, décou- vert par Bonnemaison, a été retrouvé seulement en Espagne et en Portugal, que les fleurs sont d'un blanc jaunâtre et inodores, que les feuilles sont convexes d'un côté et présentent une double nervure saillante. Enfin Linné ne mentionne pas dans son espèce le caractère qui a motivé le nom spécifique de celle de Loiseleur : les segments du périgone réfléchis et dressés par suite de l'inclinaison de la fleur, coinme dans les Cyclamen et le Dodecatheon.

La plante indiquée par Bonnemaison croit dans des îlots éloignés de la côte du Finistère, îlots peu fréquentés, d'un abord difficile, dans une mer assez mauvaise, surtout au printemps. Par un temps favorable, la traversée se fait en deux heures; par une mer agitée, le trajet est beaucoup plus long; j'ai mis huit heures à l'accomplir.

Peu de naturalistes vont dans ces îles; on n'en a rapporté que rarement le Narcisse, dont la floraison, de courte durée, a lieu du 5 au 23 avril.

M. J. Gay, l'un des doyens des botanistes français, avait été avec son fils aux îles Glénans, il y a une quinzaine d'années, dans une saison où il ne reste aucun débris extérieur de la plante. Il fit des fouilles à un endroit qu'on lui avait indiqué, et, parmi un grand nombre de bulbes qu'il recueillit, il en trouva quelques-uns qui étaient ceux du N. reflexus. Un soupçon lui restait, soupçon partagé par beaucoup de personnes :le N. reflexus était-il bien réellement spontané dans l'île Saint-Nicolas ? A l'instar de I'Amaryllis de Guernesey (A. sarniensis L.), dont l'histoire est si connue, il avait peut-être été jeté dans cette île par suite d'un sinistre maritime et s'y était naturalisé.

Antérieurement à m. Gay, Bonneinaison avait rapporté des Glénans des échantillons multiflores ou présentant des variations de couleur. Tous ces individus appartenaient-ils à la même espèce ? C'était un second point à vérifier.

Je me décidai, cette année, à profiter des vacances de Pâques pour essayer de résoudre ce petit problème. Je me transportai donc rapidement jusqu'à Coiicarneau (port du Finistère), où je pris le bateau blanc, monté par cinq hommes et dirigé par un pilote habile, et le lundi de Pâques (6 avril), malgré un gros temps qui nous rendit la traversée pénible, je pus explorer deux îles. Il nous fut impossible d'aborder ailleurs, tant la mer déferlait avec fureur sur les autres îlots, entourés de rochers et de récifs.

Le premier où nous abordâmes ne fait point partie des Glénans et se nomme I'lle-aux-Moutons. Il est à deux lieues environ au sud de la pointe de Mousterlin, long d'à peu prés quatre cents mètres, inhabité, sans source.

Dans l'île, le terrain est léger, sablonneux; en quelques endroits il a plus de 50 centimétres d'épaisseur ; il est noir, assez semblable à de la bonne terre de bruyère. La végétation était fort belle. L'herbe, d'un vert foncé, s'élevait à 60 centimètres. De tous côtés, l'œil rencontrait des fleurs bleues, blanches ou jaunes. Le Lychnis dioica est commun ;plus élevé, plus velu qu'ailleurs, il est encore remarquable par la grandeur de ses corolles. Une variété de la Scille-penchée (S. nutans Smith), que M. Gay considère comme différente de celle qui croît aux environs de Paris, était en pleine floraison. Nous en trouvâmes une sous-variété à fleurs d'un blanc jaunâtre. Ça et là une grande Crucifère, du genre Brassica, dressait ses tiges fleuries et contrastait par ses larges feuilles et par ses pétales jaunes avec une Radiée semi-ligneuse (Pyrethrum maritirnum Smith), à fleurs blanches, au feuillage finement découpé. Ailleurs, une Léguinineuse (Vicia) se cramponnait avec ses vrilles au-dessus des hautes herbes, pour y produire à la lumière ses fleurs solitaires, sessiles, axillaires et d'un jaune teinté de violet. La variété de la Bette-maritime (B. maritima var. erecta Gren. et Godr. ; B. carnulosa Gren. mss.), que plusieurs considèrent comme le type de la plante cultivée, est aussi spontanée dans cette Île. M. Duchartre a remarqué que la grande régularité avec laquelle les feuilles sont disposées sur la tige de cette plante peut servir à démontrer la superposition de cinq en cinq de certaines feuilles alternes. C'est un bel exemple de phyllotaxie. La tige dressée de cette Bette, ses feuilles larges et charnues, la font distinguer de loin. Le Lichen qui sert à fabriquer l'orseille (Roccella fuciformis α DC.) couvrait les rochers.

Dans les pelouses sèches qui garnissent les bords de la mer, on retrouvait la majeure partie des plantes qui croissent sur les côtes de cette partie du Finistère, notamment le Behen-maritime, tout constellé de fleurs, ainsi que les petites sphères d'un rose plus ou moins vif de I'Armeria maritima. Le Trèfle-blanc, plusieurs variétés naines de Myosotis, deux espèces de Cresson, le Plantain-maritime étaient aussi en pleine floraison. Une plante bulbeuse, que je crois être une Ornithiogale ou une Scille, formait, par l'entrecroisement de ses feuilles touffues, de larges plaques de gazon, mais sans aucune trace de fleurs.

On m'avait assuré que le Narcisse-réfléchi croissait dans l'île-aux-Moutons ; c'est en vain que nous l'avons cherché ; s'il y existe encore, il doit y être très-rare.

La seconde île où nous pûmes aborder est I'île Saint-Nicolas. Elle est beaucoup plus grande que l'îlot que nous quittions; c'est l'une des plus importantes du groupe des Glénans, composé d'une quinzaine d'îles ou îlots. Ce petit archipel est situé à quatre lieues au sud-sud-ouest de Concarneau.

L'île Saint-Nicolas est cultivée en partie; un fermier et sa famille I'habitent toute l'année. Le terrain, sablonneux, parait médiocrement fertile. Il y a quelques broussailles peu élevées, mais on n'y voit aucun arbre, soit à cause (le la violence des vents qui y règnent une grande partie de l'année, soit à cause du peu de profondeur du sol. Deux pieds de vigne, chétifs et mal tenus, étaient plantés contre la maison. On cultive le Blé dans de grands carrés enclos de murs, construits en pierres sèches et hauts d'un mètre environ, qui brisent les courants d'air. Une autre ressource du fermier est l'incinération des varechs pour la fabrication de la soude. La végétation spontanée est peut-être plus variée que celle de l'île-aux-Moutons, mais elle était incomparablement moins luxuriante.

A peu de distance de l'unique maison de l'île, se trouve le mur en pierres sèches à l'angle duquel M. Gay avait creusé pour chercher des bulbes. Trois pieds du Narcisse-réfléchi balançaient leurs fleurs en cet endroit, et, comme dans ce désert le sol est rarement remué, le creux fait jadis par M. Gay était encore reconnaissable.

Là où l'on cultive le Blé, le N. reflexus a disparu. On le retrouve sur la lisière des champs et dans les terrains non défrichés. II y est assez abondant pour qu'on puisse le considérer comme vraiment spontané. Le plus ordinairement il est uniflore, fréquemment on le rencontre biflore et quelquefois triflore. Le scape s'élève de 10 à 20 centimètres, mais, lorsque le sol est profond et de bonne qualité, il acquiert jusqu'à 30 centimètres de hauteur, et presque toujours alors il est multiflore.

Je n'ai trouvé que des variétés ou variations peu importantes.

La couleur des fleurs est d'un blanc plus ou moins teinté de jaune.

Les segments du périgone sont parfois notablement plus étroits, aigus.

La couronne ou coupe varie un peu dans son évasement ; ses rapports de longueur avec le tube et avec les segments du périgone sont assez constants.

Dans les étamines, dont trois sont presque sessiles et incluses dans le tube, tandis que les trois autres, munies de longs filets, portent l'anthère aux deux tiers de la couronne, j'ai vu parfois les étamines inférieures pourvues de filets assez longs portant l'anthère jusqii'au tiers de la couronne. Je n'ai observé cette disposition que dans les variétés à segments dri phigone étroits.

Le fermier m'a assuré que dans une île voisine, celle de l'Étang ou du Loch, le Narcisse est commun ;qu'il y prend de grandes dimensions. C'est de là peut-être ou des jardins que proviennent certains échantillons à cinq ou six fleurs qu'on voit dans les herbiers.

A l'exception du Narcisse, du Chou-à-huile qui parait échappé des. cultures, et de la variété de la Scille-penchée que j'ai mentionnée plus haut et dont le fermier se sert ici pour faire des cataplasmes maturatifs, je n'ai trouvé que peu de plantes fleuries.

Notre rapide exploration a. eu pour résultat la. certitude que le Narcissus reflexus est bien véritablement spontané dans les îles Glénans, et que les variations multiflores ou à segments aigus appartiennent. à la même espèce.

Il fallait se hâter :les marins nous rappelaient, la mer devenait de plus en plus mauvaise, on avait des craintes pour le retour. Heureusement nous en fûmes quittes pour la peur, la pluie et le mal de mer, dont on peut rire, mais seulement quand on a mis pied à terre.

Paris. - Imprimerie de E.MARTINET, rue Mignon.

Bibliothèque patriotique de la jeunesse française
Fondé par Mlle Lérida GEOFROY
Le Littoral de la France
Deuxième partie
Du Mont Saint-Michel à Lorient
Par CH-F AUBERT
Paris Victor PALMÉ, Éditeur – 76, rue des Saints-Pères - 1885

CHAPITRE XLII - Les îles Glénans. - la baie de la Forêt. - Concarneau

littoral de franceOn pourrait supposer que l'on parcourt un autre pays, tellement, depuis l'extrême pointe Sud du cap de Cornouailles, la côte a changé d'aspect. Verdoyante, les arbres la couvrent souvent jusqu'à la ligne de flot, baignant leurs racines et leur feuillage dans l'eau de chaque marée. Ils sont parfois si touffus, que l'on croirait voir les abords d'une forêt, et plusieurs baies en ont retenu le nom sous lequel on les désigne. Telle la jolie baie défendue par la ville de Concarneau.

Les îles de Glénan, ou, plus simplement, les Glénans, commandent à la fois l'entrée de Concarneau et l'anse de Benodet. Elles dépendent de la commune de Fouesnant et gisent à une distance de douze à quatorze kilomètres au large. C'est un petit archipel composé de six grands ilôts et de plusieurs masses rocheuses, asiles des lapins et des oiseaux de mer.

L'île Penfret, la plus considérable, est située en face de la baie de la Forest, au sud-ouest de la pointe de Trévignon. Sa côte Nord supporte, depuis un demi-siècle, un phare de troisième ordre à éclats. L'anse de Porniqueul assure un bon mouillage et un bon abri aux petits navires; un puits d'eau douce en est tout proche.

Le mouillage de l'île de la Cigogne (placée au centre de l'archipel), est très bon, un petit fort en défend l'accès.

L'île Saint-Nicolas possède d'excellentes terres bien cultivées et de l'eau douce; mais Guyoteck, le Drenec et Guineneck ne donnent guère asile qu'à des bestiaux envoyés pour paître leur herbe succulente.

L'ile du Lock tire son nom d'un grand étang saumâtre occupant le milieu de sa superficie (Les lecteurs du Foyer breton se souviendront qu'Émile Souvestre y a placé la scène de l'un de ses plus charmants récits populaires: la Groac'h de l'île du Lock.) : le mot lock signifiant littéralement : étang.

La position des Glénans peut être importante en temps de guerre, puisqu'elle entraverait les opérations d'un débarquement ennemi, sur cette partie du littoral breton. Il y a donc lieu de supposer que ces îles ne seront pas oubliées dans le plan général adopté pour la défense de nos rivages.

La baie de la Forest fournit les plus charmants points d'excursion. L'église du bourg de FOUESNANT date, au plus tard, du dixième siècle. Les beaux sites et les riches manoirs sont nombreux aux environs. La population, les femmes surtout, présente des types ravissants.

Sous leur si gracieux costume, qu'elles ont le bon sens de conserver, avec leur blanche carnation, leurs grands yeux d'un bleu foncé, leur opulente et fine chevelure noire, un artiste ne saurait rêver modèle plus idéal.

Sur la côte orientale, et à l'entrée de la baie de la Forest, s'ouvre une anse profonde, occupée, à peu près à son centre, par un îlot sur lequel une petite cité a trouvé moyen de développer sa ceinture de murailles.

Concarneau, ainsi se nomme-t-elle, doit être d'origine fort ancienne ; mais les premiers faits dont ses chroniqueurs aient gardé le souvenir ne vont pas au delà du septième siècle. Sa situation lui a toujours valu un rang honorable parmi les places de guerre bretonnes, et lorsque Henri II lui accorda, en 1557, le droit envié d'établir un Papegault (Tir à l'arc et à l'arquebuse.), les lettres patentes la désignèrent comme « la quatrième ville forte de Bretagne ».

De nos jours, Concarneau est place de guerre de troisième classe, et ses fortifications sont soigneusement entretenues. L'un des bastions passe pour avoir été construit par la reine Anne, chose très possible, « la bonne duchesse » ayant toujours veillé jalousement sur son domaine particulier.

Du Guesclin assiégea sans succès la petite ville, que la mer protégeait.

Plus tard, au temps de la Ligue, Concarneau devint, affirme le chanoine Moreau, « un repaire de bandits de sac et de corde, capables de tous les crimes ».

Le capitaine Lézonnet, gouverneur de cette belle garnison, vint prêter main-forte aux paysans révoltés des environs de Pont-l'Abbé, « plus soucieux, dit avec raison un historien, de causer du mal aux seigneurs royalistes, que poussé par un véritable zèle religieux ».

Le résultat de l'expédition fut fructueux ; des sommes énormes furent payées par plusieurs gentilshommes et, détail piquant, passé en proverbe, les gens de Concarneau enlevèrent même « l'horloge du château ».

Longtemps, à Pont-l'Abbé, si quelqu'un s'informait de l'heure on répondait : « Allez la demander aux gens de Concarneau !! » Ce dicton est peut-être, simplement, le résultat d'une de ces rivalités comme il en existe tant entre petites villes jalouses les unes des autres.

Quoi qu'il en soit, depuis longtemps Concarneau ne songe plus aux expéditions guerrières et déploie toute son activité pour la pêche de la sardine.

Les bancs de ce poisson arrivent dans la baie quelques semaines plus tard qu'à Douarnenez. Vers la mi-juin, la pêche commence et finit vers la mi-novembre. La population à peu près entière y est employée. Toutes les industries qui en sont la conséquence ont, dans les faubourgs, des établissements florissants.

Mais, cela va sans dire, leur prospérité est subordonnée à l'abondance du poisson. Comme à Douarnenez, si la sardine « donne », c'est l'aisance pour le pays. Le contraire amène une misère presque complète, car les habitants se livrent peu à la culture de leurs terres, excellentes de qualité, cependant.

La pêche du poisson frais, des huîtres et des crustacés, est aussi pratiquée. Les pêcheurs ne craignent pas d'affronter les parages d'Audierne et de Penmarc'h.

L'aquarium de Concarneau est célèbre. Sa réputation, justement méritée, vient des études consciencieuses et suivies qui y sont faites. Elles ont donné beaucoup de résultats curieux et peuvent finir par combattre les préjugés, ainsi que la routine, seuls guides volontiers écoutés des pêcheurs et des riverains, inconscients destructeurs des ressources fournies par la mer.

Pour voir Concarneau dans son ensemble, il faut se rendre à la « ville close » et obtenir la permission de faire le tour des murailles.

Excursion très facile, réclamant au plus dix minutes; mais la beauté du spectacle allongerait indéfiniment, si cela était possible, le temps qu'on lui consacre.

Resserré en une rue unique, traversée par de petites venelles, le vieux Concarneau a perdu presque toutes ses antiques maisons, et son église gothique a fait place à une affreuse bâtisse.

Il n'importe ! la ceinture murale est toujours debout. D'un gris blanchâtre, elle se reflète, presque brillante, dans les vagues de la marée haute ; immuable, vis-à-vis des longs faubourgs qui se recourbent autour du petit golfe, en essayant d'étendre de plus en plus leur ligne animée.

Vers le sud, l'Océan fait résonner sa voix. Des trois autres côtés, les amphithéâtres de verdure escaladent les croupes des collines. Des clochers de village, des tourelles de châteaux à demi enfouis sous les arbres, pointent, çà et là, leurs girouettes dans l'azur. Une petite rivière, des ruisseaux coulent, jaseurs, entre leurs berges fleuries. Tout est fraîcheur, harmonie, grâce aimable, et l'on souhaiterait visiter, jusqu'en ses points les plus reculés le charmant Éden verdoyant sous nos yeux.

Les surprises imprévues se mêleraient aux sensations poétiques. Làbas, derrière les rideaux d'arbres, se déroulent de vastes landes, toutes parsemées de pierres druidiques. Une fois entré dans ces espaces solitaires, le voyageur chemine au milieu d'un véritable ,océan de blocs levés, couchés, alignés, amoncelés, solidement enfoncés ,ou se balançant sous la pression de la main, qui ne peut, toutefois, chose mille fois tentée, déplacer l'axe invisible.

Le sol disparaît sous sa végétation rocheuse, étouffant même les buissons. De temps en temps, un goéland égaré traverse le ciel d'une aile rapide. Les oiseaux chanteurs fuient ces déserts, et si, parfois, le grossier ciseau d'un tailleur de pierres n'avait façonné, en croix, le sommet d'un menhir, ,on pourrait supposer que l'homme n'approche plus de ces ruines gigantesques.

Voilà ce que les campagnes des environs de Concarneau, principalement celle de Trégunc, gardent parmi des champs riches, bien cultivés, des jolies prairies couvertes de bestiaux de la race bretonne, race patiente et sobre par excellence, s'accommodant aussi bien de l'ajonc des landes que de l'herbe grasse.

Et nous quittons les murailles de la petite place forte en nous répétant combien les préjugés sont difficiles à vaincre ; combien, longtemps encore, et pour un grand nombre de gens, instruits cependant, la Bretagne restera un pays pauvre, sans ressources, sans avenir !

Heureusement, des cris joyeux chassent les pensées mélancoliques. Nous avions ,oublié que c'est jour de courses. Toute la population se précipite, afin de tirer des pronostics de l'apparence des chevaux et des jockeys. Comme la journée est consacrée à l'élevage du pays, ces jockeys, naturellement, sont recrutés parmi les habitants. Beaucoup d'entre eux montent sans façon, à poil, sur une bête dételée de la voiture qui, tout à l'heure, les remmènera.

L'intérêt n'est pas moindre, au contraire ! Et nous serions curieux de voir certains vainqueurs de prix superbes, se mesurer avec tel cheval de boucher ,ou de meunier, sans aïeux connus, peut-ètre, mais capables de fournir, pesamment chargés, des traites de douze, quinze, vingt lieues, a travers un pays extrêmement accidenté, pour recommencer le lendemain, le surlendemain et ainsi de suite.

Les humbles ne sont pas toujours à dédaigner !

Nous citons une note curieuse sur un événement maritime dont le port de Concarneau a été le théâtre.

« Le vaisseau Le Vétéran, sur lequel se trouvait Jérôme Bonaparte, y trouva asile contre les Anglais qui le poursuivaient avec acharnement. On n'eut pas égard à l'offre hardie du capitaine Segond, qui proposait de faire entrer ce vaisseau à Brest, malgré la flotte ennemie, et l'on établit, pour le défendre, des batteries fort dispendieuses. »

Très amélioré, ce port le sera certainement de nouveau. Un de ses principaux inconvénients provient du sable charrié par les rivières et les ruisseaux; mais on y remédiera. Les quais, rendus plus commodes, le bassin, agrandi, l'entrée, moins difficile, ont déjà influé sur le mouvement du cabotage.

Souhaitons à Concarneau, comme à Douarnenez, des campagnes sardinières de plus en plus productives; mais souhaitons-lui aussi, de comprendre tout le parti que sa situation présente pour un commerce suivi, alimenté par la richesse de ses alentours.

Ce serait une source inépuisable de bien-être pour son active population et pour ses laborieux marins.

AUBERT littoral france glenans la forest concarneau

couverture-yung-sous-le-ciel-breton

Illustration par Edmond Imer-Schneider
Genève – Société anonyme des Arts graphiques
Imprimerie W. KÜNDIG & Fils
1903

Chapitre X L’archipel des Glénans.

entete-glenanPar 6°,17’ de longitude Ouest de Paris et 47°,43' de latitude Nord, en plein Océan Atlantique, à quelques kilomètres de la côte qui s'étend de Pen-Marc'h à Concarneau, émergent quelques fragments détachés du vieux monde qui font là un groupe d'îlots sauvages, un petit archipel qu'à peu près personne ne connaît. Il est pourtant habité par une douzaine de familles bretonnes adonnées aux soins de misérables cultures et à la pêche, heureusement plus lucrative, des homards et des langoustes. Leurs bateaux sillonnent tous les jours les eaux méchantes du voisinage, montés par deux ou trois hommes et un mousse. Ils vont ainsi lever les « casiers, » des sortes de nasses en osier dans lesquelles les grands crustacés se laissent prendre, attirés par les morceaux faisandés des poissons et des crabes dont ils sont friands. Leur existence insulaire s'écoule monotone, en lutte continue avec les flots ; et tous les jours c'est la même chose, ils partent de grand matin sur leurs bateaux, pour ne revenir que le soir. Seulement, deux fois par an, les écrevisses de mer changent de direction, elles descendent en troupes vers le Sud ou émigrent, au contraire, vers le Nord. Cela donne plus d'animation aux pêcheurs, on s'en aperçoit surtout à leur plus grande gaieté et à leur habitude de fêter les captures miraculeuses qu'ils font alors, en buvant d'énormes quantités de cidre.

Ces simples gens vivent à peu près complètement séparés de leurs semblables, qu'ils ne recherchent pas d'ailleurs, tant ils sont bien adaptés à leur solitude. Lorsqu'un « terrien » aborde par hasard sur leurs îles, ils ont une manière à eux de le dévisager, ils le considèrent comme un intrus et, froidement, le lui laissent voir. Petit à petit, cependant, si l'étranger se prête à quelques avances, s'il s'efforce de mettre ses sentiments à l'unisson avec les leurs, il ne tarde pas à reconnaître en eux des qualités exquises. D'amicales relations s'établissent, tandis que des allures hautaines les eussent rendues impossibles; la froideur s'évanouit et le nouveau-venu, accepté comme ami, s'attache vivement à ces pauvres familles de pêcheurs.

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Nous gagnons les îles à bord d'un petit vapeur de l'Etat, la Perle, gracieusement mis à notre disposition par le ministre de la marine. C'est une simple chaloupe portant sept hommes d'équipage, elle tient solidement la mer et nous est devenue indispensable dans les draguages auxquels nous procédons dans la région côtière du Finistère; elle a été outillée pour satisfaire les exigences des naturalistes, à présent que leur ambition est de connaître le dessous de la mer autant que sa surface; sa baleinière, en particulier, nous permet d'aborder les rochers contre lesquels le ressac bat sans interruption.

Nous emportons des vivres pour huit jours, car on ne trouve guère de quoi manger aux Glénans, les auberges n'y sont pas connues; nous avons une excellente carabine pour la chasse aux lapins sauvages, des pelles destinées à fouiller dans le sable que la marée découvre, des filets fins pour la pêche pélagique. Nous voulons récolter les organismes inférieurs, abondants sous les pierres et dans l'épaisseur de ces plages de sable que personne ne fréquente.

Nous sommes au mois de juillet, mais la brume est aussi épaisse qu'en automne; nous marchons lentement, prudemment, à travers des eaux ténébreuses. La mer est exceptionnellement calme, et, pour nous faire la main, nous donnons un coup de drague sur un tapis d'algues calcaires renfermant des multitudes de vers et d'étoiles rouge-vif. De grands oiseaux, des goëlands, des stercoraires, nous font cortège; des bandes de cormorans, le cou tendu, tous droits et rigides comme des bâtons auxquels on aurait attaché des ailes, traversent, rapides, à notre proue. Ils poussent des cris stridents, des cris de joie peut-être.

Mais ce qu'il y a de plus coquet à voir durant cette traversée, c'est la légion des bateaux de pêche qui s'en vont jusqu'au banc des sardines, si étonnamment nombreuses cette année; on dirait un vol de papillons blancs glissant au ras de la mer.

A travers les opacités du brouillard, graduellement, des ombres surgissent, et l'on reconnaît des colonnes de phares, les murailles d'un vieux fort, les contours irréguliers d'îlots, grandis par la réfraction de la lumière sur les gouttelettes aqueuses suspendues dans l'atmosphère.

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Les îles minuscules auxquelles nous atteignons sont très découpées par les flots, très usées; elles s'élèvent peu au-dessus du niveau de la mer; leur surface est ondulée, le sable blanc qui les recouvre nourrit quelques plantes maigres, des ajoncs chétifs, quelques touffes de piles bruyères, des oignons sauvages, du mouron, des chélidoines. Sur leurs feuilles décolorées voltigent quelques insectes apportés, sans doute, du continent par les vents d'Est et, sur leurs rameaux anémiés, des grappes de petits colimaçons gris cherchent avec peine leur nourriture.

Le paysage est dénudé, aucun arbre naturellement, comme sur toute les îles violentées par le vent; mais, partout, des traces du travail de la mer et des amoncellements de ruines, des pierres penchées aux attitudes bizarres, des figures de fantômes qui, à la chute du jour, paraissent s'animer, s'infléchir sur leur base, agiter leurs sommets couverts de lichens, comme des chevelures dans lesquelles les embruns phosphorescents jettent des lueurs de mystère.

Deux de ces îles, Penfret et l'Ile aux Moutons, portent des phares ; elles sont distantes de dix kilomètres et marquent les limites de l'Archipel. Le phare de Penfret est soutenu par une tour carrée s'élevant à vingt-deux mètres au-dessus du sol; son feu, varié par des éclats précédés et suivis de courtes éclipses, est visible jusqu'à dix-sept milles en mer. Tous deux rendent de grands services dans ces parages. En outre, quatre îles sont habitées : St-Nicolas, le Loc'h ou l'Étang, le fort Cigogne, occupant le centre du groupe, et Drennec, nom breton du bar, excellent poisson que l'on pêche dans le voisinage.

Le fort Cigogne a joué autrefois un rôle important, lors des guerres avec les Anglais; aujourd'hui, il est abandonné. Ses murs puissants n'abritent plus que des légions .de rats, de gros rats affamés qui dévorent les provisions que nous avons apportées et, la nuit, font un tel vacarme qu'il n'est pas possible de dormir. Nous leur avons livré une bataille rangée, à ces terribles rongeurs, une bataille où nous avons été vaincus.

Tout à l'entour des îles sont parsemés, sur un périmètre immense, des écueils qui se transforment eux-mêmes en îlots pendant les grandes marées.

La mer des Glénans est superbe et très excitable ; elle se met volontiers en colère dans sa lutte perpétuelle avec les vents de suroi, qui, plus que tous les autres, ont le don de l'exaspérer. Les courants y font le tour du compas; ils sont si violents parfois, qu'ils rendent les eaux dures au bout de quelques instants. La navigation doit donc être ici extrêmement prudente et attentive. Les meilleurs pilotes y ont laissé échouer leurs navires. Les épaves pullulent sur les côtes ; à chaque instant, on signale de nouveaux naufrages.

Vers l'Ouest de Drennec, complètement renversée sur la grève, se profile la carcasse d'un grand bateau, la Léonie, chaviré il y a quelques années et dont le pillage par des pirates - il Y en a encore en ces contrées - s'est accompli avec tant de dextérité et un si grand succès que l'on en parle encore dans les îles sur un ton d'admiration.

Au Nord du Loc'h, dans une dépression du sol, en un endroit solitaire, on aperçoit quatre grandes croix noires, fléchissantes, sombres et lugubres, se détachant sur le sable blanc; elles sont destinées à bientôt disparaître, l'humidité salée de l'air les a beaucoup rongées. Pourtant elles marquent encore les tombes des naufragés de l'Intrépide, Gouven Larsonneur, Martin Corvec, Pierre Padellec et Joseph Le Tourver, de fameux marins, ceux-là, des hommes jeunes encore, courageux et robustes, qui furent brisés, un jour d'orage, sans que personne s'en aperçût, contre les granits délabrés de ces côtes redoutables. Et, tout près, à une enjambée d'elles à peine, une croix blanche, plus basse que les autres, indique qu'un petit enfant: « un ange de plus au ciel », porte l'inscription, le fils de Malgorw, est là, loin des siens, enseveli dans la poussière. Tout frêle, et souriant à la mort qui venait à lui, il fut arraché par une lame de fond, pendant qu'il jouait sur un rocher. Un accident tout semblable a laissé de pénibles souvenirs à Penmarc'h : plusieurs dames furent enlevées, en 1870, par une vague terrible qui ne rendit qu'un cadavre. Ces pauvres sépultures, égarées en ce lieu désert, sont enveloppées par les rayons pourprés du couchant au moment ou nous les découvrons; ils leur font une auréole magique et mettent une note d'espérance sur ces tombeaux abandonnés.

Certes, la mer est aussi mauvaise ici, aussi meurtrière que dans les lieux que ses accès de furie ont rendus célèbres, à la pointe de Raz, à l'île de Sein ou à Ouessant. Les méchants génies des flots semblent s'y être donné rendez-vous. Pourtant, chaque année, quelques bâtiments viennent demander un abri aux rares mouillages qu'offrent les Glénans, sous l'île de Loc'h, par exemple, qui protège les bateaux de pêche contre les vents d'Ouest.

Les sondages effectués dans l'Archipel démontrent que tous ces îlots, ces récifs réunis par des bas-fonds, ont été fusionnés autrefois en un seul vaste plateau émergeant des eaux, une grande presqu’île qui, enfoncée peu à peu dans l'Océan, ne montre plus aujourd'hui que ses points culmi­nants, à peu près tous situés vers le Nord. Une tradition précise rapporte même que l'Archipel, distant à l'heure qu'il est de plus de quatorze kilomètres de la côte continentale, lui était encore uni dans les premiers siècles de notre ère. Le Pardon de Fouesnant se rendait jadis, assure la tradition, depuis le village de ce nom jusqu'à la chapelle de St-Nicolas, qui en est maintenant séparée par un immense bras de mer.

Il est certain que la dislocation des Glénans n'est pas très ancienne. La configuration de la côte de Concarneau a beaucoup changé dans les temps historiques, cela saute aux yeux lorsqu'on consulte les vieilles cartes de cette région. On aperçoit encore entre les îles, à quelques mètres au-dessous du niveau des basses mers, les pans de murs de maisons englouties; les vagues jettent parfois encore sur leurs rivages des fragments des ardoises qui recouvraient leurs toits. La forêt disparue, à laquelle Concarneau doit son nom, laisse toujours saillir hors du sable où elle est ensevelie, des troncs à peine carbonisés ; ils n'ont pas même eu le temps de se transformer en lignite, ce qui permet de déterminer approximativement leur âge.

Les Glénans dépendent de la commune de Fouesnant, joli village situé sur une hauteur, de telle sorte que le clocher de son église domine toute la baie de la Forêt. On s'y rend depuis Concarneau par une route cahoteuse et fatigante, empreinte, d'un bout à l'autre, de couleur locale, une route creusée entre des tertres couverts de fleurs. Des chênes énormes et d'innombrables châtaigniers y jettent beaucoup d'ombre, la forêt est touffue, inculte, délicieuse avec son air de forêt vierge.

Ici encore, on se sent en pleine Bretagne, dans ce pays très vieux, à peu près immobilisé, et pourtant riche et plantureux. Il fait, grâce à ses verdures, un si parfait contraste avec les îles, qu'on a peine à se figurer qu'elles en ont fait partie. A deux pas d'une petite ville gracieuse, où sont accumulés tous les conforts, le luxe même de la civilisation, de cette petite cité de Concarneau, si aimable (malgré l'odeur forte qui émane de ses fabriques de sardines à l'huile), si lumineuse par les belles journées estivales, et dans laquelle des peintres de tous les pays apportent chaque année les finesses et les élégances de la vie des artistes, on se trouve subitement plongé dans la nature rustique et primitive ; les gens eux-mêmes ont des aspects d'un autre age. Les bonnes femmes vous saluent au passage et les hommes tirent respectueusement leurs chapeaux devant vous. Ils vivent dans des chaumières, sur la lisière des champs de blé ou de pommes de terre, ce sont des agriculteurs voués depuis longtemps au travail du sol qu'ils ont fait fructifier.

Pendant que nous passons au bord d'une côte rapide, nous remarquons quatre petites filles en train de jouer sur un tas de paille, un jeu typique qui les amuse très fort: le jeu de la puce. Il nécessite une certaine habileté, car il consiste à pourchasser l'insecte après lui avoir cruellement arraché ses longues pattes de derrière. Cela captive beaucoup les enfants et leur fait un exercice d'adresse qui leur sera, dit-on, très profitable plus tard. Avec leurs petits doigts, elles poursuivent la puce qui s'insinue entre les buchilles et, lorsqu'elles l'ont saisie, elles triomphent. Parfois elles tuent la puce par des mouvements trop brusques et maladroits; alors leurs mères qui suivent d'un regard attendri cet exercice original, la remplacent aussitôt, car elles en ont toujours de rechange et des grosses, dodues, des exemplaires de musée.

D'ailleurs, le dimanche matin, on peut assister en plein air à des scènes méridionales, à des chasses burlesques dans des chevelures au vent, à des nettoyages en public dont il est difficile de se faire une idée. Ce sont là d'anciennes coutumes d'un pittoresque si intense que malgré tout ce que la pudeur en souffre, il serait regrettable d'y renoncer .

Le 29 juillet, jour du Pardon, toute cette population agreste se réunit à l'église de Fouesnant et, comme les pêcheurs des Glénans y viennent aussi, on peut se livrer à des observations comparatives fort curieuses. Sur les uns le travail de la terre a marqué son empreinte; chez les autres, ce sont les luttes avec la mer qui ont laissé des traces profondes. Ainsi, d'une même souche, sont issues deux races fort dissemblables et dont les différences s'accentuent, car marins et agriculteurs ne se mélangent guère.

Autrefois, la beauté des femmes fouesnantaises était fort réputée; elle n'avait d'égale que leur coquetterie. La grand-mère de notre hôtesse se souvient encore combien ses contemporaines étaient jolies et admirées. On venait de loin pour les voir. Cela, en vérité, ne vaut plus la peine d'un voyage. La beauté des-traits, l'éclat du teint que les pluies cinglantes et les plus brûlants rayons du soleil ne faisaient qu'aviver semblent peu à peu s'évanouir.

concarneau2Chapitre XI Concarneau.

cancarneau-bandeauLorsque je songe à Concarneau, trois images surgissent, avant toutes les autres, devant mon esprit.

D'abord, c'est la vieille ville fortifiée baignée par la mer, la vieille « Ville-Close, » enserrée dans ses remparts de granit, ses tours à créneaux, sa grosse porte et son pont-levis qui la relie à la terre ferme. Et je vois distinctement, dans l'unique rue de cette vieille cité, une petite boutique sombre dans laquelle j'achetai, il y a quelques années, un navire minuscule, entièrement gréé, un chef-d'œuvre d'habileté et de patience, construit par les vieilles mains tremblantes d'un marin quasi-centenaire. Il avait perdu la vue, le pauvre homme, et la forme de ces petits bateaux faits par lui, qu'il palpait de ses doigts calleux, était sa dernière sensation agréable.

Puis, j'aperçois, auprès d'un canal, une vaste place enveloppée d'un miroitement de petites flammes jaunes, autour desquelles des femmes sont accroupies. Ce sont de laborieuses femmes de pêcheurs qui, à la lueur vacillante de bougies brûlant à l'air libre, s'empressent de ranger entre des couches de sel, les sardines rapportées par leurs maris. Expédiés par le « train de marée, » ces milliers de poissons seront vendus, demain, dès la première heure, à Paris, dans les halles. Durant le mois de septembre, la préparation des paniers à sardines se prolonge tous les soirs après que la nuit est venue, et tous les soirs une grande animation règne autour des petites flammes jaunes sur la grande place voisine du port.

Enfin, et cette image est particulièrement radieuse, je vois des centaines de voiles blanches et brunes, courant au large dans la lumière du matin, toute une flottille de bateaux de pêche chassés par le vent du flux. Ils s'en vont puiser au moyen de longs filets dans le « banc de sardines » de quoi alimenter les marchés et les usines de Concarneau.

Je me rappelle alors les fatigues et les anxiétés de cette pêche que j'ai faite jadis, en compagnie de six hommes expérimentés et d'un mousse de douze ans. Nous partions avant jour sur notre bateau Marie-des-Anges. Des oiseaux de mer voltigeaient à sa proue, et ces oiseaux nous servaient de guides, ils savaient parfaitement où nous allions; aussitôt qu'ils avaient senti la sardine ils jetaient un cri aigu. A ce signal, nous abattions nos voiles et commencions à pêcher. Bientôt, des reflets métalliques se montraient à la surface de l'eau, des chatoyements d'émeraude et d'azur sur les écailles détachées de la peau des innombrables poissons qui se « maillaient » dans nos filets. Pêches merveilleuses, bien faites pour donner une idée de l'infinie fécondité de la mer ! Certains jours nous rapportions jusqu'à trente mille sardines. Neuf cents bateaux autour de nous en faisaient autant, et le lendemain.... nous recommencions.

Chapitre XII Singulier marché.

perruquierPauvres enfants de la nature ! Jeunes filles qui portez une petite fortune sur vos épaules, vous êtes tentées de la transformer en espèces sonnantes !

Cela se comprend ! elles sont toujours si séduisantes, les pièces blanches, aux yeux de ceux qui n'en ont pas, et elles sont si secourables à leurs misères. J'ai bien vu hier, dans un village, comment les choses se passent. Une enfant était venue vendre sa chevelure, sur la place publique, à un grossier industriel, dont c'est le lucratif métier de tondre ainsi, en plein air, sans égard pour leur pudeur, de jeunes têtes innocentes et pauvres. L'enfant en faisait assurément le sacrifice de bon cœur, car elle avait besoin d'argent pour soigner son petit frère malade et sa mère paralysée; c'était pourtant un vrai sacrifice pour elle, chez qui perçait, dans l'épanouissement de ses quinze ans, une pointe d'instinctive coquetterie ! La pauvre fille ne s'était peut-être jamais regardée dans un miroir; elle sentait cependant qu'elle allait s'enlaidir !

De fait, son abondante chevelure, que les brises de la mer avaient longtemps tordue, tombant en longues mèches sur son cou bronzé, lui faisait une magnifique parure !

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Le marché étant conclu, l'enfant, sur un signe du praticien, s'assied en plein soleil sur le tabouret fatal; puis, avec quelque hésitation, elle défait le nœud de sa coiffe; des gerbes épaisses d'un châtain clair s'en échappent.

Alors Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière, et pendant qu'elle s'efforce de sourire aux regards indiscrets qui contemplent son gracieux profil, l'opérateur approche brusquement de grands ciseaux de cette fine tête de petite paysanne, et c'est pitié de voir tomber les boucles soyeuses qu'il étale ensuite soigneusement sur un dévidoir, après les avoir tranchées au ras de la peau.

Cela ne dure qu'un instant: l'enfant est bientôt devenue méconnaissable; elle ne sourit plus maintenant; une larme perle au bord de sa paupière, mais la larme est vite refoulée, car le « marchand de cheveux » rétribue sa victime : il lui donne une pièce d'étoffe et un petit écu, qui lui sert à acheter chez le pharmacien des remèdes pour son frère malade et sa mère impotente.

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Ce sont, le plus souvent des marchands de foulards, de bonnets et autres vêtements féminins qui, parcourant les fêtes locales dans les campagnes les plus reculées, ajoutent à leur commerce celui des « cheveux naturels. » Une fois par an, ils reviennent dans les mêmes villages; ils annoncent leur présence au son du tambour, guettant sous les coiffes les plus épaisses toisons. Ils s'en retournent rarement les mains vides.

La valeur des cheveux récoltés de la sorte est fort élevée; elle varie selon leur couleur, leur longueur, leur degré de finesse et leur état de conservation. Les cheveux d'un mètre se paient cinq ou six fois plus cher que ceux qui n'ont que vingt ou trente centimètres. Après les cheveux gris-cendré, qu'une mode excentrique fait porter à de jeunes mondaines, les cheveux blonds sont les plus recherchés. Ces derniers se cotent cinq ou six fois la valeur des cheveux châtains ou bruns; ils sont aussi les plus rares, les plus soyeux, les plus légers. L'amour des contrastes les fait vendre, dit-on, dans le Midi surtout, ou les femmes sont plus coquettes qu'ailleurs. Les grandes dames romaines portaient déjà, au temps d'Auguste, des perruques blondes fabriquées avec des chevelures enlevées aux femmes gauloises.

Singulière coutume ! elle entretient cette recherche de chevelures vierges dans les provinces reculées, et le commerce en est d'autant plus fructueux que l'offre ne suffit jamais à la demande ; un perruquier affirmait qu'il faudrait par an plus de quinze mille chevelures de jeunes filles des campagnes pour satisfaire à la confection des nattes et des bandeaux qui suppléent aux lacunes capillaires des belles dames des villes ou qui, simplement, flattent leur fantaisie.

couverture gustave labat

VIEUX SOUVENIRS
(1885)
LES GLÉNANS
PAR
GUSTAVE LABAT
BORDEAUX
IMPRIMERIES COUNOUILHOU
9-11 rue Guiraude, 9-11
1915
TIRE A 100 EXEMPLAIRES
Numérotés et paraphés de 1 à 100
A MON BON AMI
ADOLPHE DEMAY
Affectueux Hommage
GUSTAVE LABAT

NDLE Glenan.fr
2 ans avant sa mort, l’auteur rédige des « vieux souvenirs » datant de 30 ans pour « Les Glénans », sans prendre la peine de vérifier différents points :
- Fouesnant devient Fouesnand
- Beg-Meil devient Bec-Neil ou Bleg-Meil-en-Fouesnant
- Ne parlons pas de Saint-Guinolé…
A part un mouillage à Penfret et une messe au Loc’h, peu d’informations transpirent de cette virée maritime, dont l’auteur n’a même pas pris soin de vérifier si les viviers (réservoir à poissons) des Glénan sont encore en activité.
Le vivier construit en 1870 est représenté sur une gravure de 1881, soit peu de temps avant le passage du sieur LABAT (plus d’infos dans : Le cercle de mer - Guéguen – Le Maître – 1981 p.193-195).
Il faudrait aussi creuser la date de 1885, car « Le dernier recteur, Monsieur Jean Noël Thymeur, quittera l'archipel en 1883 » Jean PULOC’H – Le pardon de Notre Dame des Îles.
Dans la « bible des Glénan – Le cercle de mer » il est écrit :
Gustave Labat fera sa connaissance (ndle : Jean-Noël Thymeur) en 1882, lors d’un voyage un peu rapide. Après l’avoir pris pour le fils d’un pécheur d’Ouessant, il raconte, ce qui est faux mais fait « couleur locale », qu’il aurait construit sa chapelle « avec des débris de barques jetées à la côte … ».

LES GLÉNANS

Une hirondelle, en ses voyages,
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
LA FONTAINE.

On peut avoir parcouru la Bretagne sans connaitre les Glénans.

Les Glénans, ou îles des Glénans, sont un archipel de neuf îlots dans l'Atlantique, à quatorze kilomètres environ de Concarneau (1) département du Finistère, dépendant rie la commune de Fouesnand (2) arrondissement de Quimper (3). Elles sont peuplées par quelques familles de pauvres pêcheurs bretons, qui y vivent bien isolés du monde en vrais primitifs.

Elles ne sont pas complètement stériles, ces îles tourmentées par les tempêtes incessantes et les vents du large ; sur plusieurs d'entre elles on cultive avec un certain succès, dans la partie sablonneuse du sol, la pomme de terre, dont les précieux tubercules sont très appréciés ; on y fait même un peu de jardinage.

Sur l'îlot appelé Penfret est construit un phare puissant qui indique, la nuit, la route à suivre aux navigateurs et, le jour, leur sert de balise.

Les Glénans sont fréquentés par les pêcheurs bretons, qui trouvent beaucoup de poissons dans les chenaux qui les séparent, et particulièrement des quantités de homards et de langoustes.

Un riche châtelain du Finistère, M. de Fretay, y avait fait construire un important réservoir à poissons et même une homardière ; j'ignore s'il en a continué l'exploitation.

Visitées l'été par les touristes en villégiature aux bains de mer de Bleg-Meil-en-Fouesnant, les Glénans le sont aussi par les artistes, impressionnés de la majesté de ces roches désolées.

Ces pauvres familles vivaient, la majeure partie de l'année, privées de tout secours religieux, lorsque Mgr l'évêque de Quimper, justement préoccupé de la situation anormale de cette intéressante population, eut la généreuse et charitable idée, vers 1880 ou 1882, d'envoyer aux Glénans un jeune prêtre breton, fils d'un pêcheur d'Ouessant (4), habitué conséquemment à cette existence d'isolement, de privations et de sacrifices de toutes sortes. Le prêtre était trouvé; mais il fallait une chapelle, aussi modeste qu'elle fût. On la construisit en planches, avec les débris des barques jetées à la côte dans les trop fréquentes tempêtes qui ravagent ces îles malheureuses ; pour ocuverture on y plaça simplement du feutre goudronné. Elle n'était pas spacieuse, pour une vingtaine de personnes environ. La chapelle s'élevait dans l'île la plus centrale du groupe, appelée île du Loch (en breton), ou du Lac, à cause de celui qui se trouve dans le milieu.

C'était bien pauvre et bien triste. Le courageux ecclésiastique s'y ménagea deux petits réduits à droite et à gauche de l’autel : l'un pour lui servir de logement, l'autre pour un jeune garçon d'une douzaine d'années dont il faisait à la lois son enfant de chœur et son mousse.

Pour vivre, il avait la double ressource de la pêche, où, fils de pêcheur, il était fort adroit, et de la chasse, car l'Ile du Loc, comme ses sœurs du groupe, est commune aux oiseaux de mer et de passage et contient de plus une espèce particulière de petits lapins qui y pullulent et qui, se nourrissant des herbes aromatiques du bord de la mer, sont fort recherchés.

Je connaissais, au moins en partie, tous ces détails par mon excellent ami le yachtsman émérite Adolphe Demay, qui avait visité ces îles plusieurs fois dans ses excursions de Bretagne et de Normandie, où il ne manquait jamais de faire escale à Loctudy chez ses bons amis les Coëtlogon, lorsqu'un jour (il y a bien de cela, au moins, une trentaine d'années) il me proposa de l'y accompagner, désireux qu'il était de revoir ses vieux amis, dont il était depuis longtemps sans nouvelles ! C'était tentant, -l'absence ne dépassait pas une semaine, ­ j'acceptai...

Demay possédait alors Harlequin, élégante et fine goélette, d'origine anglaise, œuvre de l'habile constructeur de yachts Ratyer, de Cowes (île de Wight), bateau d'une très grande marche, qui s'était mesuré, je crois, avec la fameuse Hildegarde, la goélette légendaire du prince de Galles, plus tard Édouard VII.

Harlequin était en tout d'un confortable remarquable. Demay invita plusieurs autres bons amis, fidèles compagnons de ses croisières, qui se joignirent à nous pour ce nouveau voyage autour du monde. Le Lemps est généralement beau dans la première quinzaine d'août, où les jours sont longs ; nous partîmes ...

Après un mouillage obligatoire à notre cher Royan el une visite aux Tamaris (5), nous voguâmes en plein Océan, nouveaux Colombs à la découverte des Glénans...

En passant au nord de Belle-Isle, notre aimable et toujours prévenant capitaine-amphitryon nous fis admirer, avec ses jumelles marines, les rochers de Locmaria, où Alexandre Dumas père, le grand Alexandre ! a fait mourir Porthos (6), l'un des héros de son beau livre Les Trois Mousquetaires... « Trop lourds ! trop lourds ! » dit Porthos en mourant, écrasé...

Et puisque je viens de parler, tout à l'heure, d'Hildegarde, la fameuse goélette du prince de Galles, laissez-moi vous conter une aventure tragique qui s'attache à son nom, pendant que nous marchons à toutes voiles.

Aux régates du Havre, en juillet 18... , la mer soulevée par un vent souillant par rafales était énorme. Demay, qui montait ce jour-là son beau cotre Zampa-IV (7), en prévision de la violence du vent, avait pris deux ris dans sa grande voile avec son flèche en l'air pour soutenir la mâture. On appareilla pour le départ volant, afin de prendre l'appareillage officiel devant Frascati. Cette course comprenait l'élite des yachts anglais : la goélette Hildegarde, le cotre Arrow, de 120 tonneaux, Hypétris, de 60, Aréthusa, de 60, et de plus deux ou trois français. Le virage fut effrayant : Arrow accrocha avec son bout-dehors le mât de tapecul d'Hypétris, lequel plia heureusement sans casser et les yachts partirent enfin, le cap vers le but du large, plongeant l'avant dans la lame : c'était superbe, mais impressionnant. Toul à coup, Hildegarde, obligée de rentrer son foc, envoya trois ou quatre hommes sur le beaupré, lequel s'enfonçait dans l'eau à chaque coup d'un tangage très grand el augmentait la position terrible de ces pauvres gens aveuglés par l'eau de mer ... L'un des hommes, à bout de forces, lâcha et disparut... on ne put le sauver...

La course des grands yachts, aux termes du règlement, fut annulée ...

Après ce triste événement, je reprends mon récit : -Nous arrivâmes aux Glénans assez promptement et nous amarrâmes sur le corps-mort des Ponts et Chaussées, à l'île de Penfret ; le lendemain, nous montions à Loctudy.

Loctudy est une charmante localité, dont le petit port est très favorable à la navigation de plaisance. Bien abrité par l'Ile de Tudy, le village contient, avec le château de la Forêt, à la famille de Coëtlogon, bon nombre de fort jolies et élégantes habitations où les notabilités brestoises viennent passer la belle saison chaque année.

Ce nom de Coëtlogon que porte fièrement sur son tableau d'arrière un de nos croiseurs-cuirassés modernes, est celui d'un célèbre marin du grand siècle : Alain-Emmanuel, marquis de Coëtlogon, vice-amiral, maréchal de France. Né en 1646, il entra dans la marine en 1670, fil la campagne de Hollande, sous Duquesne, avec le grade de capitaine de vaisseau, se distingua à Palerme en 1688; il assista, avec d'Estrées, au bombardement d'Alger; chef d'escadre après la bataille de Bantry-Bay; à la bataille de Reveziers, il montait le Saint-Philippe, cité par Tourville; enfin, à la Hogue , où il montait le Magnifique; en 1693, il défendit Saint-Malo; promu vice-amiral, il alla au secours de Philippe V d'Espagne et s'empara d'un convoi hollandais; en 1724, après sa belle vie de marin, il se retira dans la maison professe des Jésuites à Paris, où il mourut en 1730. Coëtlogon est une des gloires maritimes de la France.

L'accueil à Loctudy fut aussi affectueux que cordial pour tous. Demay y fut reçu particulièrement en bon et vieil ami. On se mit à notre disposition pour visiter ce coin isolé de la Bretagne, curieux et pittoresque au possible. L'église de Loctudy, bâtie par les Templiers, date du XIIe siècle ; c'est un des plus remarquables monuments de l'architecture romane de cette province ; on voit dans le cimetière des menhirs et une chapelle de Notre-Dame-de-Portzbihan.

L'on monta notamment à notre intention une excursion aux rochers de Penmarch, point extrême des côtes de France sur l'océan Atlantique. C'est dans la grande voiture de nos aimables hôles, tenant à nous servir de cicerones, que nous fîmes, en compagnie de quelques autres invités, cet intéressant et instructif petit voyage ; nous arrivâmes à Penmarch, dont le nom breton signifiant « tête de cheval » est dû à un rocher bizarre qui en a, en effet, un peu la forme et près duquel le village est bâti.

Penmarch était autrefois beaucoup plus considérable, car on rencontre un certain nombre de groupes de maisons en ruine.

L'église principale, Saint-Nano, date du XVIe siècle ; une partie sert aux cérémonies du culte, l'autre partie est abandonnée ; elle est, néanmoins, très importante et rapprochée de la mer. Une seconde église, Saint-Guinolé, du XVe siècle ; la XVe et XVIe siècles s'imposent à l'attention des archéologues et des artistes.

A la fin du Moyen-Age, Penmarch armait pour la pêche à la morue dans les eaux bretonnes sept cents bateaux. La découverte de Terre-Neuve et le ravages du chef de bande Guy de Fontenelle ruinèrent le commerce de Penmarch.

La légende veut que celle localité, de même qu'Audierne, au nom sinistre, dont la baie remonte au nord, étaient autrefois florissantes, qu'on y faisait la pêche à la baleine (?), mais que depuis la disparition de ce cétacé la population en est réduite à la pelite pêche, bien moins fructueuse ...

La pointe de Penmarch est très élevée, elle forme un plateau d'où la vue sur la mer est vraiment merveilleuse ; dans l'anse de la Torche on remarque une suite de formidables récifs où la mer se brise toujours sans relâche dans une poussée irrésistible, en formant des bancs d'écume qui impressionnent.

On voit à une pelite distance, en dedans de la pointe, sur le plateau, une maisonnette en granit, bâtie (nous dit-on) par un artiste parisien qui venait chaque année faire des études el des tableaux d'après nature ; il avait là sous les yeux de bien beaux modèles à reproduire ... Je regrette qu'on n'ait pu me donner le nom de ce peintre, qui devait être un spécialiste des choses de la mer. D'après le portrait que m'en ont fait les gens du pays, ce pourrait bien être Théodore Gudin...

Un peu en avant de celle minuscule construction, la falaise domine la mer d'une grande hauteur. Sur la droite, une pente très raide descend dans l'abime : mais ne peut en aucune façon servir de moyen de descente. C'est là que se passa, en octobre 1870, un événement épouvantable : trois touristes de la même famille, originaires de Paris, étaient à admirer la mer en furie, lorsqu'une vague monstrueuse arrivant par la pente les enleva tous les trois... on ne retrouva jamais leurs corps ! …

Sur le promontoire formant plateau on plaça, comme souvenir de ce terrible accident, une croix de fer qu 'on encastra et scella couchée dans le granit pour qu'elle ne fut pas enlevée par le vent et par la mer.

Non loin de là, on peut visiter ce que les habitants de Penmarch appellent le le trou du Diable : c'est une fissure dans le roc, qui conduit à une grotte curieuse Où il est prudent de se risquer seulement à basse mer.

Après la baie des Trépassés d'Audierne, au Nord-ouest, vous apercevez l'Ile de Sein et le Raz-de-sein, le trop fameux Raz qui a donné lieu au proverbe breton : « Nul n'a passé le Raz sans peur ou sans malheur. »

Tout cela n'est pas précisément d'une gaité bien folle ; il est préférable de se rappeler les beaux vers d'Auguste Brizeux, le barde de la Bretagne :

… devant ce cap du monde,
Dont la crête s’élève à trois cents pieds sur l’onde,
Dans ces mornes courants, par le temps le meilleur,
Nul ne passe jamais sans mal ou sans frayeur.

Il fallait cependant nous arracher à ce splendide et inoubliable spectacle, on nous appelait pour le déjeuner, qui était servi sur les rochers recouverts d'une voile : foc, trinquette ou bonnette, peu importe, l'attention maritime était heureuse et d'une bonne couleur locale. Inutile d'ajouter qu'il fut d'une correction parfaite, bien digne de la compagnie et du spectacle grandiose que nous avions sous les yeux ; il eut pourtant son côté drolatique.

Notre aimable et prévoyant capitaine avait amené à Loctudy l'habile maître-queux de son yacht, un beau nègre de Saint-Pierre (Martinique), pour aider les serviteurs du château de La Forêt ; or, au départ pour Penmarch, Victor (c'était le nom du nègre) s'était placé à côté du cocher. Les femmes et enfants des villages traversés n'avaient jamais vu d'homme de cette couleur, on peut juger facilement de leur stupéfaction ; et ce fut bien pis encore quand, après déjeuner, Victor, qui est assez adroit prestidigitateur, leur montrant ses talents, fit sortir du nez et des oreilles des enfants ébahis la menue monnaie et les gâteaux que nous lui faisions passer et qu'on leur abandonnait ensuite : quels cris ! quelle joie ! Ce fut la fin naturellement de cette charmante excursion, car tout a une conclusion dans ce monde.

Nous reprîmes bientôt la route de Loctudy, où nous arrivâmes à la nuit close, emportant les bénédictions de tous ces braves gens.

Le lendemain était réservé pour la visite que nous voulions faire à l'abbé désservant la chapelle des Glénans.

Le jeune ecclésiastique nous attendait, il nous fit les honneurs de sa modeste chapelle avec un touchant empressement, qui nous charma ; seulement, comme le bon prêtre (faute de pouvoir mieux faire) logeait ses filets et engins de pêche dans un coin affecté à cet usage, l'odeur qui s'en exhalait n'était pas celle de l'encens. Le pauvre abbé s'en excusa, ­il n'en avait certes pas besoin ...

Il nous parla de la difficulté qu'il avait éprouvée pour réunir ses paroissiens le dimanche. L'horaire des marées, le brouillard et les trop fréquents coups de vent étaient de grands obstacles ; alors il avait imaginé de placer un mât très élevé près de la chapelle, au moyen duquel il indiquait les heures du service divin en hissant un pavillon à certaines hauteurs convenues d'avance avec eux.

Il était vraiment curieux, ce sympathique prêtre ; il nous quitta un moment pour aller visiter un vieillard malade, et nous le vîmes, nouveau Robinson, nageant dans son petit canot avec des avirons de longueurs différentes, son chapeau en arrière et sa vieille soutane gonflée par le vent : un croquis à faire !...

Nous décidâmes avec lui que nous viendrions le dimanche suivant entendre la Messe dans sa chapelle, à l'heure qu'il nous fixerait, avec toute la société de Loctudy.

Le jour venu, nous trouvâmes le bon pasteur, qui pour la circonstance avait paré l'autel de la flore des Glénans, hélas ! bien pauvre. Pendant la cérémonie nous fûmes tous frappés de la dignité et de la grandeur même qui se dégageaient de la figure du jeune officiant, d'aspect si sauvage et si rude à première vue ; véritable fils de pêcheur d'Ouessant ; sa foi le transformait : c'était un apôtre !

Pendant la messe, il nous fit à l'évangile une allocution fort bien tournée pour nous dire qu'il s'honorait de notre visite aux Glénans et célébrait le saint sacrifice à notre intention pour que la Providence nous protégeât.

Après la cérémonie, qui fut vraiment imposante et empreinte d'un recueillement absolu, Demay reçut la société à déjeuner dans son yacht, qui avait arboré le grand pavois. Victor s'était surpassé et les meilleurs vins de Sauternes et du Médoc .accompagnèrent les toasts des convives. Le pauvre abbé n'avait jamais assisté à pareille fête (8).

C'était la deuxième fois que j'entendais la messe en pleine mer. J'ai raconté autre part l'émotion que m'avait laissée alors cette religieuse cérémonie se déroulant dans la chapelle de la tour de Cordouan (9). Eh bien ! je ne crains pas de l'avouer, elle ne lut pas moins grande dans l'humble chapelle en planches de ces îles désolées que dans le chef-d'œuvre de Loys de Foix ; elle rappelait même bien mieux l'humilité du Christ choisissant la pauvre étable de Bethléem, quand il vint sur la terre pour régénérer le monde...

A quelques jours de là, nous rentrions à Bordeaux.

L'hiver qui suivit fut particulièrement rigoureux : le froid, la neige et les tempêtes se succédèrent, accompagnés de nombreux sinistres sur nos côtes de l'Océan. Dans un des derniers coups de vent, qui fut terrible et dura plusieurs jours. la pauvre chapelle des Glénans fut renversée et ses débris dispersés ... Le sympathique pasteur lut un moment sans asile ... Heureusement pour lui Mgr de Quimper, qui l'appréciait, ne l'oubliait pas et peu de temps après le replaçait à l'île de Molène (10) dans le groupe d'Ouessant, presque chez lui, pour y continuer d'exercer son ministère. Le digne prêtre se dévoua corps et âme à ses nouveaux paroissiens ; malheureusement, une épidémie de petite vérole, à quelque temps de là, ravagea Molène et le pauvre abbé prit le mal en soignant ses malades et mourut victime de son dévouement.

J'ai conservé le meilleur souvenir de cet humble ecclésiastique, dont je n'ai jamais su le nom et qui aura passé dans notre vieux monde sans connaître autre chose que la douleur !...

Paris, 5 mai 1915.

signature gustave labat internet

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