Journal d'un séjour à Saint Nicolas des Glénan

yann-queffelecpardon-2004André ESPERN, producteur / réalisateur et à l'époque gérant des Films du Baladin à Quimper, avait demandé à Yann QUEFFELEC qui faisait quelques intermitences du spectable comme cadreur, monteur, réalisateur de filmer des plans sur les Glénan.

Nous étions proches du pardon des Glénan 2004, aussi nous avons  sollicité et obtenu l'autorisation de Roger LE GOFF (Maire de Fouesnant - les Glénan) d'intégrer le cortège. Nous sommes allés au pardon  présenter Yann aux différents "iliens" des Glénan, car l'idée du film était déjà sous jacente.

Les images de ce pardon ne furent pas d'une qualité extraordinaire..., mais c'est lors de ces rencontres qu'est née l'amitié entre Yann, Jean-Pierre et les autres illiens, aboutissant à ce Film du séjour de 2008.

Yann a autorisé la publication de textes qui complètent la vidéo de son séjour aux Glénan :

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Nous étions à la fin du mois de janvier quand je m’embarquais pour rejoindre l’île de Saint-Nicolas dans l’archipel des Glénan. Mon intention était celle d’y réaliser un film documentaire basé sur l’idée d’un journal comme ont pu le faire certains écrivains. Je savais que l’île serait déserte à ce mois de l’année. J’espérais tout de même y faire quelques rencontres. Je savais donc que dans ce film, je devais me mettre en scène ; mettre en scène mon quotidien sur le principe de l’autofiction ou de l’autoportrait. Pas question d’introspection néanmoins ou de ressentis personnels sur mon expérience vécue. Juste des faits. La vie comme elle se déroule jour après jour au contact des merveilles de l’île à quelques kilomètres du continent, presque à côté de chez moi. L’autre personnage du film dont je parle souvent est Jean-Pierre Castric, un caseyeur surnommé le Loup. C’est le seul à habiter l’île pratiquement toute l’année.

Voici donc quelques images choisies, pas uniquement pour leur intérêt plastique, mais parce qu’elles évoquent pour moi des anecdotes ou des idées qui ne figurent pas dans le film. Une sorte de prolongement au film.

Ce documentaire est actuellement en montage et il s’agit d’une autoproduction. J’ai agi avec mes propres moyens ; sans oublier la commune de Fouesnant et sa Capitainerie qui a permis ce séjour.

Yann Queffélec

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PS : à mon retour, j’ai travaillé à une série de peinture sur les paysages de Saint-Nicolas. Les toiles sont visibles à : Galerie du Gai Sabot. 12 rue Laënnec. Audierne. 06 83 23 71 79

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« je passe par l’Est et entre dans la chambre »

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A ce sujet, celui de la beauté, je pourrais montrer une multitude d’images. La nature préservée est beauté toute entière. Mais cette minuscule étoile de mer (si s’en est une) est étonnante. Elle est si petite (environ 4 cm), si fragile et elle arbore des décorations si fines, si ouvragées qu’elles semblent avoir été peintes par la main d’un homme. Bien sûr l’homme n’a rien à faire ici. Je n’ai contemplé que beauté ici et à mon retour sur le continent, j’ai ressenti intensément toute la laideur, la saleté et la corruption de nos villes.

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Ce matin-là, tout était calme, serein. Un temps un peu gris.

Jean-pierre que l’on voit là au bout de la cale attrape l’amarre de son annexe pour la tirer jusqu’aux escaliers. Il disparaît ensuite pour réapparaître, godillant tranquillement jusqu’à son bateau. Il décrit une faible courbe pour compenser le courant d’Est. À ce moment, un énorme vrombissement s’approche de nous dans les airs. L’avion, dans un bruit infernal passe au -dessus de nos têtes. C’est celui de la douane.

L’image était étonnante. Elle m’a frappé. Jean-Pierre godillant dans sa barque en bois, à peine un léger couinement dans l’air, tellement en accord avec l’environnement, s’y fondant presque.

L’image dégageait une telle harmonie et puis vînt cet énorme tas de ferraille vrombissant au-dessus de nous bourré de technologie, des tonnes d’acier fendant l’air.

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En février 94 Jean Puloc’h écrivit un article intitulé « le signe de dieu ». Il y était question de deux madriers échoués sur Saint-Nicolas. Les deux marins qui les avaient découvert entendirent alors une voix qui leur intima d’en confectionner une croix pour le pardon de septembre. Chose fut faite et bénie.

À mon arrivée nous avons passé trois jours à transporter du bois pour refaire le chemin qui borde l’île. On a du mal à imaginer, vu du continent, comme chaque chose ici sur une île, prend des proportions différentes. Décharger du bateau, transporter, décharger, percer, recharger, transporter, décharger. On était plusieurs bras, heureusement et l’on travaillait en faisant la chaîne.

Le bois, c’est aussi celui qu’on trouve, que la mer a déposé sur la côte ou ces grandes poutres qui flottent entre deux eaux et qui peuvent percer la coque d’un bateau.

Le bois pour construire. Le bois pour se réchauffer.

Il y a quantité d’histoires sur le bois entre les îliens. Certaines remontent à plusieurs générations certainement et occasionnent encore de vieilles rancunes.

Pour ma part, j’en ai rapporté un de ces madriers échoués, tout raboté, travaillé par la mer et les roches, plein de creux sombres et de bosses joyeuses. Un souvenir de 3 mètres.

Mais un seul, ce n’est pas suffisant pour une croix ?

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Ce matin-là, il faisait bien gris. Mais l’air était doux. Peu de vent.

J’avais accompagné Henri qui allait nettoyer ses vieilles dorées et rougeoyantes en bas de la cale. J’ai aimé ces couleurs vives dans ce matin gris. Henri m’a dit beaucoup de choses sur lui pendant les trois jours qu’il a passé là. Toujours une cigarette au bec, il aime bien raconter et bavarder.

Le premier soir, il nous raconta les îles Kerguelen au sud de l’océan Indien. «  L’enfer sur terre, un coup à virer de bord si t’y restes trop longtemps ! » s’était esclaffé Henri en rigolant. On y élève des moutons. On découpe la viande. Rien que des mecs, les quelques femmes présentes sont des scientifiques, ils vivent à part.

Une autre fois, je lui demandais à quoi il pensait quand il partait pour si longtemps. Il m’avait répondu : «  on ne pense pas quand on part, sinon on part plus. »

Demandez leur aux marins, ils savent la vie. C’est peut-être pour ça qu’on les respecte et qu’on les aime.

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Je ne suis pas religieux. C’est sûr.

Mais quand même l’image de cette croix de pierre tout à l’Ouest de ce cailloux sauvage m’a toujours impressionné. Tournée vers le soleil couchant, elle accompagne notre passage vers la nuit. Perdue presque, seule face à l’océan, elle agit comme un repère qui rassure.

À vivre ici, au contact perpétuel de la nature, de sa beauté, de sa dureté, assez longtemps pour se rendre compte de certaines choses, d’étranges notions vous parviennent à l’esprit sans que l’on s’explique pourquoi. Celle qui m’a touché fut celle du pardon. Il était impératif que je me pardonne, et que je pardonne aux autres. Une leçon d’humilité sans doute. Libératrice et surprenante.

Est-ce un hasard si quelques années auparavant j’étais venu à Saint Nicolas pressé par la demande d’un producteur pour filmer le grand Pardon de septembre ?

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Chacun a son verre. Toujours le même. Rituels des îles entre hommes. Le mien a un joli papillon d’Amérique du sud gravé dessus. Je trouve ça curieux. Papillon, ça me rappelle ce film ou Steve McQueen essaie de s’échapper d’une prison sur une île. Les poètes aiment à comparer les îles à des prisons. Mais si la prison, c’était le continent ?

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J’aime cette image du village de Saint Nicolas. C’est peu de chose vraiment. Est-ce vraiment un village d’ailleurs ? On dit qu’ici, il y eut un ermite. Quelques bâtisses délaissées en hiver. Mais quand les vents poussent la pluie sous la porte, que l’humidité traverse les vêtements, on a surtout besoin d’un toit et d’un bon feu dans la cheminée. Juste ça pour nous rendre heureux.

Un toit et du feu.

Presque rien quand on y pense. Peu de chose.

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Pendant ces 10 jours où nous ne vîmes personne, nous en arrivâmes à manquer de tabac. Cela était déjà arrivé à Jean pierre et il m’avait dit ne pas s’en être trouvé plus mal. J’étais étonné. Pour quelqu’un qui fume deux paquets par jour ! Tous trois grands fumeurs nous avons partagé mes réserves. Puis vint le jour où il n’y eut plus rien à partager. C’était étrange de manquer de tabac à quelques kilomètres du continent. Tout ça à cause de ce maudit vent !

Il fallut faire avec. Je recyclais quelques vieux mégots et nous fumâmes quelques cigarettes moisies dans un rituel curieux.

Et c’est vrai, je ne m’en trouvais pas plus mal.

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Nous étions trois. Trois plus Bobby, le chien. Jean-Pierre et Korant qui caseyent ensembles passent leur journée à réparer les casiers quand le mauvais temps les y oblige. Je les ai peu vus en mer durant mon séjour. Un jour Jean-Pierre m’avait dit : «  tu viendras avec nous, tu nous fileras un coup de main. » L’occasion ne s’est pas présentée par la suite et c’est tant mieux ; on ne peut pas filmer d’une main et remonter un casier de l’autre.

Un matin nous parlions devant la cale en regardant une houle bien formée et Jean pierre m’a dit : les vieux, ils ont toujours dit : si tu peux pas godiller jusqu’à ton bateau, c’est pas la peine d’aller en mer.

Ainsi pendant plus de dix jours ils n’allèrent pas en mer. Et personne ne vint nous voir jusqu’à la grande marée.

Et ce fut très bien comme ça.

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A l’ouest de Saint Nicolas, il y a plus loin que la pointe de l’île, une sorte d’îlot où l’on peut accéder à marée basse. À marée montante, les courants du Sud-ouest et ceux du Nord se percutent frontalement entre l’île et l’îlot. D’énormes vagues s’affrontent ici, faisant gicler leur écume. Le soleil couchant se charge de les peindre d’or.

C’est un spectacle fascinant que la rencontre de ces courants. Aucun n’en sort vainqueur. On s’affronte uniquement pour la beauté du geste. Et rien d’autre.

 

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Chacun ici a un surnom. Jojo, pif, dédé, cormoran ; moi, c’est polux.

Pour le protéger du vent, le micro de ma caméra est recouvert d’une fourrure grise à poils longs. C’est toujours quelque chose qui étonne les gens. Jean-Pierre est surnommé « le loup ». Bien sûr, je pourrais dire pourquoi c’est Le loup.

Mais je ne le ferai pas.

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Un jour, quand Georges et Jean-yves étaient encore là, Jean-pierre est venu nous voir. Il cherchait un crayon et une gomme. J’avais le nécessaire et lui demandait ce pour quoi c’était faire. Il nous expliqua qu’il n’avait plus de plaques d’immatriculation sur son bateau et qu’il devait en peindre une.

J’ai proposé de la faire.

Ce travail m’a réellement bien occupé les journées trop pluvieuses pour filmer. J’ai eu l’impression de servir à quelque chose sur l’île. En tout lieu, ce sont des occasions rares.

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Un matin, je filmais le paysage à l’Est. Le jour se levait. Au loin j’entendis le bruit d’un moteur. C’était un bateau de pêche qui approchait dans la passe.

La marée était haute, la houle forte, je ne pensais pas le voir accoster. C’était plutôt risqué.

Pourtant en arrivant à la cale, il était là et j’aperçus Jean-Pierre se débattant avec les amarres tendues à l’extrême. L’homme avait accosté malgré la houle et le bateau tanguait dangereusement, venant parfois frapper le mur. Les amarres lâchèrent enfin et dans un rugissement, ce fileyeur de Concarneau finit par s’arracher de la cale en crachant une fumée épaisse et noire.

Jean-Pierre revint vers moi, le pantalon trempé et me dit : il est complètement fou ! j’ai dû trancher les amarres au couteau ! il a failli passer par-dessus la cale !

Je ne sais qui était ce drôle gars sacrément culotté, qui avait pris tant de risques. Juste pour boire un café !

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Tempête. 110, 130 Km/h. Le soir, pendant le repas, Jean-Pierre nous dit : « Vous avez de la chance vous les jeunes, vous dormez bien. Vous n’avez pas de bateau qui risque de casser sa chaîne. » Une année dix-huit bateau se sont échoué avec un temps comme ça. Il y a des épaves à l’Est. De ces bateaux échoués, il reste peu de chose. On récupère ce qui peut servir. Jean-Pierre répare ses casiers avec des cordages qu’il trouve ça et là, tôt le matin, lors de sa promenade. Jean-Pierre est toujours le premier levé et le premier qui a fait le tour de l’île. C’est aussi le premier à trouver ce qui aurait pu s’échouer pendant la nuit.

L’île est généreuse. Mais on ne sait jamais ce qu’on va trouver en la parcourant. C’est ainsi chaque jour que je pars avec ma caméra. Je ne sais jamais ce que je vais trouver mais je le trouve. Assurément.

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C’était au début de la grande marée de février. Cela faisait environ 20 jours que j’étais là dont une douzaine seul avec Jean-pierre, son fils Korant et Bobby, le chien.

Après tout ce temps passé tous les trois, il était étrange de voir de nouvelles têtes.

Pour me préparer à mon séjour, j’avais tapé le mot solitude sur Internet (car les amis me disaient : tu n’as pas peur de la solitude ?). Les premières réponses furent : solitude en île de France. Étrange non ? dans la région la plus peuplée de France… La vraie solitude se trouve là, au milieu des autres.

À droite de l’image, il y a Jean. L’oncle de Jean–pierre. L’ancêtre, comme il dit. Sa silhouette n’a rien de commun avec les nôtres. Je trouve que c’est le seul en adéquation avec le décor. Nous, on fait tache, sans nos sabots.

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C’était la grande marée. La mer s’était retirée très loin. On pouvait marcher sur l’eau, au milieu de la passe. Les rochers avaient changé de couleur. Retournés par d’innombrables silhouettes qui arpentaient ceux-ci. Pendant ces quelques heures on cherchait le trésor de l’Archipel : l’ormeau.

N’étant pas doué pour tout ce qui se rapporte à la pêche, je me contentais de faire d’autres prises, avec ma caméra.

Je rencontrais alors Jean-Pierre qui s’en revenait. Il me montra dans le sable la tête d’un poisson. Drôle d’image. À se demander si la marée s’était retirée si vite qu’il s’était trouvé piégé dans le sable.

Ce jour-là, j’ai trouvé une bouteille de vin, une ceinture de plongée et des têtes de poisson.

À chacun ses trésors.

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